Trans-Bourgeoise?
« Bourgeoise » fonctionne comme un opérateur conflictuel dans certains discours féministes. Les femmes trans et TDS se voient attribuer un privilège supposé lorsqu'elles revendiquent leurs droits
TL;DR : « Bourgeoise » sert d’insulte dans certains discours féministes : le terme se vide de sa portée descriptive pour ne conserver que sa charge dépréciative. Les femmes trans et TDS se voient attribuer un privilège supposé lorsqu'elles revendiquent leurs droits, voire une complicité avec le patriarcat lorsqu'elles défendent le travail du sexe. Une accusation qui inverse les rapports de domination, délégitime leurs luttes et évacue leurs conditions matérielles d'existence. Une intersectionnalité de façade où l'émancipation des unes reste subordonnée à celle des autres.
En live, le 22 octobre sur twitch, avec Kiss Me If You Can, on est souvent retombé sur le terme de « bourgeoise » dans les discours féministes sur le travail du sexe et les personnes trans. Une insulte dont le sens varie selon les locuteurs, sans que le conflit porte sur sa définition. Elle sert à transformer des personnes dominées en représentantes supposées complices de la domination.
Paradoxalement, « bourgeoise » cible celles et ceux que ces mouvements prétendent émanciper, des femmes TDS qui refuseraient de s'aligner sur un programme. Une émancipation qui irait trop loin.
Kiss Me décrit une forme de transmisogynie dans certains espaces militants féministes. D'un côté, les slogans affirment que « les femmes trans sont des femmes ». De l'autre, leurs combats restent subordonnés à ceux des femmes cis. Lorsqu'elles font valoir leurs conditions matérielles d'existence et leurs revendications, elles peuvent se retrouver désignées comme bourgeoises. Comme si leur émancipation de slogan devait les conduire à se satisfaire de leurs droits. L'accusation leur attribue un privilège supposé dans la hiérarchie des luttes féministes, une position d'exception qui délégitime leurs revendications.
Dans le discours abolitionniste du féminisme radical, le terme prend une signification politique. Les TDS, particulièrement les personnes trans, sont des sociales-traîtresses qui défendraient leurs intérêts particuliers au détriment de l'émancipation collective. En revendiquant leur droit à exercer le TDS, elles feraient de leur exploitation choisie un sauf-conduit justifiant celle subie par les femmes, les enfants et les victimes de traite prostitutionnelle. Leur demande de droits devient une complicité supposée avec le patriarcat.
Ce « bourgeoise » renvoie à une tradition paternaliste héritée de la charité chrétienne et de l'évangélisation. Les TDS sont des victimes à sauver. Une posture de surplomb, de notable, de respectabilité, proche du syndrome du sauveur (blanc), qui autorise à parler à leur place et à déterminer ce qui serait bon pour elles, pécheresses inconscientes de leur erreur. Un héritage qui a rencontré celui des Sex Wars, où un féminisme radical matérialiste et antipornographie, majoritairement blanc, s'est hybridé avec une morale chrétienne conservatrice (blanche aussi). Entre aspirations libertaires, logiques libertariennes et libéralisme se construit un projet attaché à l'émancipation des femmes par la loi, tout en imposant des normes sexuelles moralisantes.
Et il y a enfin un rapport bourgeois à la féminité. Là où certaines femmes ont dû adopter les codes masculins pour accéder, dans une logique libérale, au pouvoir économique, le TDS constitue un espace où la performance de la féminité peut devenir rémunératrice. Certaines femmes, dont les trans et les TDS, surperforment les codes de la féminité et sexualisent leur corps comme ressource professionnelle. Cette appropriation produit une dissonance dans les échelles de valeurs du féminisme libéral ou radical, où l'émancipation reste souvent associée à la capacité de s'affranchir des injonctions à la féminité et à l'objectification sexuelle.
Dans tous les cas, le terme déplace la discussion des conditions matérielles d'existence vers la légitimité morale et politique des personnes qui revendiquent leur agentivité.
Federici rappelle, dans « Le capitalisme patriarcal »[[1]], que l'accès au travail salarié ne garantit pas l'émancipation des femmes. Ce capitalisme organise la dépendance économique et la division du travail reproductif, souvent transféré vers des femmes migrantes, racisées et marginalisées. Historiquement, les femmes ont utilisé leur corps comme ressource économique pour subvenir à leurs besoins. Si l'exploitation et les violences qui traversent le TDS sont réelles, la distinction morale qui en ferait une activité plus dégradante que les autres formes de travail reste discutable.
Cette lecture matérialiste replace le privilège dans les conditions d'existence. Précarité, racialisation, migration, exclusion familiale et professionnelle, transphobie et putophobie : les stigmates se cumulent pour les personnes trans et les TDS, tandis que leur capacité à tirer un revenu de leur sexualité est interprétée comme un privilège bourgeois.
Certaines finissent ainsi par quitter les espaces féministes où leurs revendications sont disqualifiées pour rejoindre des collectifs queer plus conscients de l'imbrication des rapports de domination. Un déplacement qui révèle les limites d'une intersectionnalité revendiquée dans les discours, mais soumise à des hiérarchies militantes universalisantes découlant de ces féminismes blancs.
Une contradiction qui se reflète dans l'action des organisations abolitionnistes qui, en prétendant protéger les TDS, soutiennent des dispositifs contribuant à leur précarisation et à leur invisibilisation. Leur travail d'assistance coexiste avec un militantisme hostile aux droits des personnes qu'elles accompagnent et qui se fonde sur une conception fantasmée du TDS.
D'un locuteur à l'autre, « bourgeois » circule entre plusieurs acceptions : position sociale dominante, privilège supposé dans la hiérarchie des luttes, complicité politique avec le patriarcat. Dans les usages décrits ici, le terme ne permet plus de situer la personne dans les rapports de classe. Sa charge dépréciative suffit à la stigmatiser et à dépolitiser sa revendication auprès du groupe qui la reçoit. On la « surclasse » symboliquement pour différer sa demande dans l'ordre des luttes. Le privilège qu'on lui prête permet de faire passer ses droits après ceux des autres, sans avoir à déclarer une hiérarchie qui contredirait l'idéal adelphe affiché au sein du groupe. Sa demande n'est pas refusée en principe ; son examen est repoussé au nom de causes jugées prioritaires. Ses conditions d'existence s'effacent derrière cette position supposée.
Les personnes trans et TDS peuvent alors être simultanément reconnues comme victimes d'un système de domination et désignées comme responsables de sa reproduction. Une contradiction qui permet à celles et ceux qui les accusent de conserver le pouvoir de définir les conditions de leur émancipation.
[[1]]: Federici, S. (2019). Le capitalisme patriarcal. La fabrique éditions.