Déconstruire l’opposition entre féminisme blanc et masculinisme non blanc
La conversation ne portait pas d’abord sur le racisme : elle cherchait à comprendre comment la crise de la masculinité peut se transformer, dans la néo-Manosphère, en opposition entre hommes racisés et féministes.
Une conversation sur le masculinisme soralien révèle une racialisation que nous n’avions pas initialement comme objet. Dupuis-Déri permet de penser le récit de la « crise de la masculinité », Willis d’interroger la persistance du privilège masculin dans les mouvements d’émancipation, puis l’articulation entre race et genre. Ging situe ces transformations dans la néo-Manosphère et ses logiques de visibilité. Psychédélisme, spectralité et hantologie permettent enfin de décrire la recomposition de ces catégories par le dispositif.
Sur la route des vacances, j’évoque avec Benjamine Weill le soralisme de certains influenceurs masculinistes expatriés. Elle nous interrompt : « On est deux personnes perçues comme blanches qui tapent là sur des personnes racisées. Moi, je trouve ça raciste, là, ce qu’on est en train de faire. » En effet, elle a raison.
La racialisation s’impose dans la conversation sans en être l’objet. On discutait de discours masculinistes et de controverses autour du féminisme ; on se trouve à construire une catégorie d’hommes racisés comme problème spécifique. Sans intention, le racisme apparaît comme un effet de la configuration discursive elle-même.
Comment cette opposition particulière entre hommes racisés et femmes féministes devient-elle pensable et visible ?
Francis Dupuis-Déri[[1]] parle de « crise de la masculinité » : un récit de déclassement. Sans dégradation objective de la condition masculine, il désigne des transformations sociales, notamment féministes, que certains hommes vivent comme une perte de statut, d’autorité ou de repères. Traversant la Manosphère, il se combine aux rapports sociaux de classe, de race et de genre. Pour les hommes racisés, il peut se superposer à une expérience de racialisation et produire une articulation particulière entre défense de la masculinité et revendication antiraciste.
Dès 1970, Ellen Willis[[2]] avait critiqué une gauche expliquant l’oppression des femmes par le seul fait du capitalisme consumériste, offrant ainsi l’opportunité aux hommes du mouvement d’éviter d’interroger et de réformer leur privilège masculin. Transformer les normes masculines ne fait pas disparaître la domination. Un homme peut se penser libéré de la virilité en conservant les bénéfices du rapport de pouvoir. Cette « libération » peut devenir un langage de reproduction de la domination.
Cette critique rend visibles deux opérations qu’on tend à confondre. D’un côté, le capitalisme récupère et transforme les aspirations émancipatrices. De l’autre, le féminisme serait la cause de la domination. C’est précisément dans ce déplacement que se situe le détournement systématique de Clouscard[[3]] par Soral : la critique du « libéral-libertaire » est réorientée contre le féminisme, la libération sexuelle devient un symptôme de la décomposition sociale et le déclassement masculin lui est imputé. La réaction viriliste peut alors se présenter comme une résistance à une domination exercée au nom de l’émancipation, tout en invisibilisant la défense du privilège patriarcal.
Car, qui continue d’assumer le coût social de la domination ? La récupération que propose Soral, la contradiction entre libération sexuelle et domination masculine transformée en accusation contre le féminisme, désigne précisément ce contre quoi Willis met en garde : que font les hommes de leur position dans les mouvements d’émancipation ?
Pour Willis[[4]], dissocier « noir » et « femme » rend certaines expériences difficilement représentables. Sans disposer du vocabulaire de l’intersectionnalité de Crenshaw[[5]] et hooks[[6]], elle pointe un fait que leurs travaux permettront de théoriser : les rapports de race et de genre ne peuvent être appréhendés comme des systèmes séparés dont il suffirait d’additionner les effets. La configuration de notre échange l’illustre : quand l’homme racisé devient le pôle masculiniste d’une opposition et que les femmes féministes sont simultanément renvoyées à la blanchité, « homme noir » et « femme blanche » deviennent des catégories antagonistes. Dans les controverses, « féministe » semble devenir un « raciste » implicite.
Les travaux récents de Debbie Ging[[7]] situent cette configuration dans une transformation plus large de la Manosphère et de l’écosystème masculiniste. Devenue hétérogène et polymorphe, sa forme actuelle se structure autour de récits et de courants idéologiques hybrides qui permettent sa mainstreamisation. Cela induit une diversification ethnique de certains espaces de la Manosphère.
La présence croissante d’hommes racisés dans ces espaces antiféministes ne signifie pas que le masculinisme serait devenu un phénomène non blanc. Elle signifie que l’écosystème masculiniste contemporain intègre des expériences, des répertoires et des positions raciales différents. Les plateformes sélectionnent, amplifient certaines de ces expressions et contribuent à leur donner une valeur de représentation disproportionnée. La racialisation du masculinisme est à analyser comme une transformation de l’écosystème et un effet de visibilité artificielle.
La conversation est inconfortable. Nous n’analysons plus une controverse : nous sommes pris dans les catégories que nous cherchons à déconstruire. Le psychédélisme permet de décrire cette prolifération : les objets et les catégories changent de sens au cours de l’échange. Le sujet de discussion glisse du masculinisme au racisme, à la blanchité et à la position située de celles et ceux qui parlent, sans changer d’objet ni de vocabulaire.
La spectralité permet de qualifier l’instabilité qui en résulte : « féminisme », « racisme », « masculinisme » ou « antiracisme » désignent des réalités différentes selon la position depuis laquelle ils sont énoncés. Le terme « racisme » finit même par nous revenir comme une accusation contre notre propre discours. Ce qui était initialement un objet extérieur est une présence qui nous affecte et nous oblige à interrompre notre propre catégorisation.
L’hantologie, enfin, qualifie la violence du surgissement de certaines catégories. La « crise de la masculinité » réactive l’image d’un ordre masculin perdu ; le récit soralien de Clouscard circule sans être reconduit. Cette légende ancienne revient sous de nouvelles formes, à travers la diversification de la néo-Manosphère et la racialisation de certains de ses répertoires via la circulation algorithmique.
Ce n’est pourtant pas l’algorithme qui fabrique à lui seul une opposition entre hommes racisés et femmes féministes. Le dispositif recompose et cadre des catégories politiques hétérogènes, les met en relation et leur attribue des visibilités inégales. La néo-Manosphère fournit les acteurs et les répertoires ; le récit de la crise de la masculinité fournit une structure de conflictualisation ; le récit soralien hante certains cadres d’interprétation ; les plateformes organisent les conditions de circulation, de hiérarchisation et de visibilité de ces discours. Elles contribuent à produire une opposition artificielle entre féminisme, antiracisme et masculinisme, accélérant la circulation d'un récit antiraciste produisant d’autres formes de domination.
Le psychédélisme décrit alors la multiplication des significations, la spectralité leur instabilité et l’hantologie la persistance de formes politiques qui reviennent sous des configurations nouvelles. Comment des éléments hétérogènes, comme le ressentiment masculin, la critique du féminisme, l’expérience du racisme, la revendication antiraciste et les répertoires antiféministes, sont-ils recomposés en antagonismes apparemment cohérents ? Comment l’analyse nous conduit-elle à nous percevoir comme racistes ? Il s'agit d'articuler les différents rapports de domination plutôt que les mettre en concurrence.
Le malaise est une donnée analytique : nous avons observé une opposition et désigné, au fil de la conversation, comment nous pouvions contribuer à la produire. Le dispositif ne se contente pas de nous montrer un monde social constitué. Il nous fait entrer dans des catégories qui le font exister. Nous devons nous en extraire pour comprendre comment elles se sont constituées et les dépasser. Le dispositif est un agent métapolitique du « technofascisme[[8]] ». On n'y échappe pas.
Post-Scriptum : commentaire de Benjamine Weill (transcription de note orale)
Personnellement, je pense que capitalisme, domination bourgeoise, patriarcat et blanchité fonctionnent ensemble. En fait, l’image que je donne, c’est que ça forme une espèce de pyramide : au point supérieur de la pyramide, les trois sont réunies. Les faces vont se décliner […]
La structure, c’est la domination, qu’elle soit capitaliste, blanche ou patriarcale. C’est la même structure de domination qui va se décliner sociologiquement entre des groupes sociaux. Du côté du capitalisme, c’est justement la domination bourgeoise ; du côté du patriarcat, c’est la domination masculine ; et du côté de la blanchité, c’est la domination blanche. Elles vont ensuite se décliner en comportements individuels : ce sont les points d’attache qui vont permettre d’articuler plein de choses.
Mais la structure, pour moi, c’est la même : c’est la structure globale de domination. C’est là que, pour le coup, je me réfère pas mal à María Lugones[[9]] ou à Patricia Hill Collins[[10]], qui évoquent justement l’articulation intrinsèque entre les trois.
Je ne crois pas que s’il y a vraiment une fin du capital au sens capitaliste du terme, il y ait nécessairement une fin de la structure de domination. Il y a donc une fin aussi des deux autres, à condition que cela soit bien pensé ensemble et que ça soit pensé comme la structure de domination, et pas simplement comme une lutte des classes.
En tout cas, mon point de vue, c’est celui-là.
notes : L’ensemble de l’article et de la conversation dont il découle pourrait se décrire comme dérivé d’une pratique ad hoc de l’épistémologie du standpoint féministe. Les constats ne reposent pas sur la confrontation d’opinions personnelles, mais sur l’analyse des positions situées des protagonistes et leur mise à l’épreuve par les vécus des personnes concernées. En cela, il ne nie pas l’existence d’un masculinisme racisé ou d’un féminisme blanc raciste, mais analyse les conditions de leur surgissement dans la sphère médiatique et leur prolongement dans la sphère intime sur le registre conflictuel. Il montre ainsi comment les plateformes participent à la recomposition de ces catégories et à leur circulation dans nos propres parcours de recherche et de réflexion, révélant leur rôle métapolitique.
[[1]]: Dupuis-Déri, F. (2018). La crise de la masculinité : Autopsie d’un mythe tenace. Éditions du Remue-ménage.
[[2]]: Willis, E. (1970). Women and the myth of consumerism. Ramparts, 8(12), 13–16. Repris dans No More Nice Girls: Countercultural Essays (1992). Il n’existe pas, à ma connaissance, de traduction française complète de cet ouvrage.
[[3]]: Clouscard, M. (2009). Le capitalisme de la séduction : Critique de la social-démocratie libertaire. Éditions Delga. (Œuvre originale publiée en 1981.)
[[4]]: Willis, E. (1982). Sisters Under the Skin? Confronting Race and Sex. The Village Voice Literary Supplement. Réédité dans No More Nice Girls: Countercultural Essays. University of Minnesota Press.
[[5]]: Crenshaw, K. W. (2005). Cartographies des marges : Intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur (O. Bonis, trad.). Cahiers du Genre, 39(2), 51–82. https://doi.org/10.3917/cdge.039.0051
[[6]]: hooks, b. (2015). Ne suis-je pas une femme ? : Femmes noires et féminisme (O. Potot, trad.). Cambourakis. (Œuvre originale publiée en 1981 sous le titre Ain’t I a Woman? Black Women and Feminism.)
[[7]]: Gerrand, V., Ging, D., Roose, J. M., & Flood, M. (2025). Mapping the neo-manosphere(s): New directions for research. Men and Masculinities, 28(5), 443–464. https://doi.org/10.1177/1097184X251350277
[[8]]: Ajari, N. (2026). Technofascisme : Le nouveau rêve de la suprématie blanche. Météores éditions.
[[9]]: Lugones, M. (2019). La colonialité du genre. In J. Falquet & A. Flores Espínola (dir.), Épistémologies féministes décoloniales : Controverses et dialogues transatlantiques. Cahiers du CEDREF, 23. Le texte original, Heterosexualism and the Colonial/Modern Gender System, a été publié en 2007.
[[10]]: Hill Collins, P. (2017). La pensée féministe noire : Savoir, conscience et politique de l’empowerment (D. Lamoureux, trad.). Les éditions du Remue-ménage.