Quand le TDS n'est plus le sujet
Plusieurs centaines de commentaires publiés sous cinq vidéos Instagram. L'objectif n'est pas d'étudier les opinions sur le TDS mais les mécanismes discursifs qui structurent la controverse.
TL ; DR
À partir de cinq vidéos Instagram sur le TDS, l'analyse de plusieurs centaines de commentaires montre que la controverse porte moins sur la prostitution que sur la définition légitime des termes, des identités et des savoirs. Les réseaux socionumériques favorisent la circulation de terminologies polarisantes, de repoussoirs symboliques et de conflits hérités qui invisibilisent certains savoirs féministes. Instagram apparaît ainsi comme un dispositif de conflictualisation, de transformation et de hiérarchisation du sens.
J’ai produit cinq reels sur Instagram en réaction aux propos de Nirina sur le TDS. J'y parle d'abolitionnisme, de légalisation du TDS et des conditions d'existence des personnes concernées. L’analyse des réactions suscitées par ces publications montre que la controverse déborde largement son objet initial. Il s’agit d’une lutte autour de la définition légitime des termes, des identités et des positions morales, pas d’un débat sur la prostitution. Instagram apparaît comme un dispositif actif de production, de circulation, de transformation et d'invisibilisation de certains savoirs au profit de récits polarisants. Cette dynamique affecte les acteurs eux-mêmes. Ma position d'auteur des vidéos est autant un élément du conflit qu’un point d'entrée privilégié pour observer les mécanismes de qualification, de légitimation et de disqualification à l'œuvre dans les échanges[[1]].
L’observation s’étale sur une semaine durant laquelle, presque seul, je modère un flot de commentaires majoritairement antagonistes. Cette implication pourrait être vue comme un biais. Dans une perspective réflexive inspirée des épistémologies féministes[[2]] et des savoirs situés, elle constitue au contraire une ressource méthodologique. Les commentaires réagissent à mon identité supposée, à mon genre, à ma position politique ou à ma légitimité à intervenir que sur le sujet lu même[[3]]. Le retrait de mes interventions ne modifierait pas les lignes de fracture fondamentales de la controverse. Les polarisations identitaires, les coalitions autour de repoussoirs symboliques[[4]] et l'invisibilisation des savoirs féministes apparaîtraient même plus nettement encore. En revanche, les mécanismes de qualification, les frontières de légitimité et les opérations de traduction ou de contestation des savoirs deviendraient moins visibles. Ma présence active ne crée donc pas la controverse ; elle en révèle certaines dynamiques internes.
Si le TDS constitue le point d’entrée de la plupart des commentaires, il n'en demeure pas nécessairement l'objet principal. Deux approches s'y affrontent : l'une abolitionniste, l'autre centrée sur les droits, la protection sociale et la reconnaissance juridique des personnes concernées. Les discussions portent sur la définition même du phénomène : travail, exploitation, violence, domination ou activité économique. Elles mobilisent également la question du consentement, des contraintes économiques et du rapport entre salariat et prostitution. Des lectures structurelles fondées sur le patriarcat, le capitalisme, les dominations coloniales ou la précarité s'opposent à des lectures plus morales centrées sur la responsabilité individuelle ou la protection de victimes désignées. Ces oppositions demeurent instables. Les terminologies circulent, changent de sens selon les interlocuteurs et s'accumulent dans les échanges. TDS, abolitionnisme, consentement, travail ou exploitation deviennent des indices de psychédélisme[[5]] : des signifiants dont les significations se multiplient, se superposent et se transforment au fil des interactions. Chaque acteur tente d'imposer ses propres définitions comme cadre légitime d'interprétation. Une part importante des réactions porte dès lors sur la possibilité même qu'un homme mobilise des savoirs féministes, marxistes ou intersectionnels pour critiquer une influenceuse se présentant comme défenseuse de la condition féminine, dont on oublie d'évaluer l'argumentation. La controverse porte ainsi autant sur les conditions de recevabilité de certaines paroles que sur le TDS lui-même.
L'analyse des détestations symboliques, dans la perspective des travaux de Tristan Boursier[[6]] sur l’intersection des haines, met en évidence des hostilités rarement dirigées contre des groupes sociaux réels. Elles visent plutôt des figures repoussoirs. Les postures antiféministes se manifestent parfois sous une forme explicite et émergent davantage à travers des combinaisons de rejets visant certaines incarnations symboliques du féminisme : le dogmatique, le sauveur blanc, le moraliste militant, l'allié performatif ou le structuraliste orthodoxe. D'autres figures concentrent également les affects négatifs : le putophobe, l'abolitionniste moral, le libéral individualiste, le masculiniste ou le privilégié déconnecté. Ces figures fonctionnent comme des spectres mobilisés pour interpréter et classer interlocuteurs et propos. Cette spectralité structure la controverse. Les arguments explicites se confrontent à un implicite hérité d'autres conflits militants, d'autres controverses numériques et d'autres espaces politiques. L'espace commentaire apparaît ainsi hanté par des expériences antérieures qui continuent d'orienter les interprétations présentes.
Cette polarisation contribue à invisibiliser certains savoirs féministes. Les commentaires parlent abondamment de prostitution mais peu des conditions matérielles d'existence des personnes concernées. La protection sociale, l'accès aux soins, la reconnaissance juridique, la sécurité au travail ou l'accès aux droits demeurent largement marginalisés alors qu'ils occupent une place centrale dans plusieurs traditions féministes matérialistes. Les savoirs produits par les personnes TDS elles-mêmes sont fréquemment recouverts par des débats portant sur leurs désirs, leur statut moral ou la signification symbolique de leur activité. Les analyses féministes des migrations, des dominations coloniales, de la précarité ou du paternalisme sont simplifiées au profit de figures plus immédiatement mobilisatrices comme la victime à sauver ou la travailleuse à défendre. Les conflits internes au féminisme disparaissent derrière une opposition binaire entre abolitionnisme et défense du TDS. Même lorsqu'ils sont réintroduits dans la discussion, les savoirs féministes sont souvent requalifiés en marqueurs identitaires ou idéologiques plutôt que discutés pour eux-mêmes. Le savoir cesse alors d'être traité comme savoir pour devenir une ressource de positionnement moral. Le psychédélisme rend difficile l'identification des savoirs effectivement mobilisés ; la spectralité concentre l'attention sur quelques figures fortement investies émotionnellement ; l'hantologie réactive des conflits passés qui finissent par occuper l'espace discursif au détriment des réalités empiriques évoquées dans les vidéos.
Les communautés discursives observées apparaissent davantage unies par des ennemis symboliques communs que par des programmes positifs clairement formulés. Les identités se construisent principalement par opposition : ne pas être putophobe, ne pas être masculiniste, ne pas être abolitionniste, ne pas être libéral. Les accusations fonctionnent comme des actes de classement permettant d'intégrer rapidement un discours à une catégorie morale préexistante. Derrière les échanges réapparaissent des conflits militants antérieurs dont les catégories continuent à structurer les interprétations présentes. Les acteurs réactivent des mémoires, des antagonismes historiques et des futurs redoutés qui viennent hanter les échanges. On observe ainsi une intersectionnalité des repoussoirs symboliques au lieu des haines. Des acteurs parfois incompatibles idéologiquement peuvent se retrouver dans le rejet des mêmes figures discursives et contribuer, par cette agrégation de détestations symboliques, à la marginalisation de certains savoirs féministes, voire à renforcer paradoxalement certaines thèses antiféministes. L'ensemble fonctionne comme une chambre d’échos où les discours se répètent, se dégradent et se recomposent sous forme de bruit idéologique[[7]].
Ces phénomènes ne peuvent être compris indépendamment du dispositif qui les accueille. Instagram ne se contente pas d'héberger les controverses ; il participe à leur mise en forme. L'architecture des commentaires, les logiques d'engagement, les mécanismes de visibilité et les interactions algorithmiquement médiées favorisent la circulation de terminologies polarisantes et la rencontre de communautés discursives qui n'auraient parfois jamais été mises en relation autrement. Les savoirs ne circulent pas sous la forme d'argumentations longues. Ils existent sous forme de signes de reconnaissance, de marqueurs identitaires ou de prises de position immédiatement identifiables. Les termes « abolitionniste », « masculiniste », « putophobe », « féministe » ou « libéral » deviennent des opérateurs de simplification permettant de situer rapidement un interlocuteur dans un espace conflictuel saturé d'informations. Le dispositif transforme ainsi des désaccords théoriques complexes en affrontements entre identités discursives minimales, plus facilement mobilisables dans l'économie attentionnelle des réseaux. Il alimente directement le psychédélisme en multipliant les significations concurrentes, la spectralité en assurant la circulation continue de figures repoussoirs et la hantologie en réactivant sans cesse des conflits antérieurs comme cadres d'interprétation du présent. Les communautés discursives apparaissent alors comme des configurations provisoires produites et stabilisées par le dispositif lui-même à travers la visibilité partagée de leurs ennemis symboliques.

















[[1]]:Bourdieu, Pierre. 1982. Ce que parler veut dire: l’économie des échanges linguistiques. Fayard.
[[2]]:Hartstock, Nancy. 1983. « The Feminist Standpoint, Developing the ground for a specifically feminist historical materialism ». Feminism & Philosophy: 69‑90.
[[3]]:Thiers-Vidal, Léo. 2010. De « L’Ennemi Principal » aux principaux ennemis. Editions L’Harmattan.
[[4]]:Ahmed, Sara. 2013. The Cultural Politics of Emotion. Routledge.
[[5]]:Fisher, Mark. 2014. Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures. Simon and Schuster.
[[6]]:Boursier, Tristan, Véronique Pronovost, et Ophélie Lacroix. 2026. « Intersectionalising hatred: how multiple antagonisms reinforce reactionary coalitions ». Journal of Gender Studies 0(0): 1‑20. doi:10.1080/09589236.2026.2637524.
[[7]]:Morin, Céline, et Julien Mésangeau. 2024. « Les chambres d’écho sont-elles morales? Étude croisée de disputes en ligne ». Communiquer. Revue de communication sociale et publique (39). doi:10.4000/12zll.
