La triade et le dispositif

Une triade de concepts structure mon analyse des controverses en ligne. Renforcée par l’étude du dispositif des RSN, elle propose un cadre intégré pour comprendre les dynamiques de conflit, en articulant circulation du sens, désorientation interprétative et reconfigurations temporelles.

La triade et le dispositif
Une triade de concepts, empruntés à Mark Fisher[[1]] et inspirés de Derrida[[2]] et de Lyotard[[3]], est mobilisée dans mon travail autour des controverses en ligne. Renforcée par l’analyse du dispositif des RSN, elle fournit un cadre intégré pour décrire leurs dynamiques.

Là où des approches existantes traitent séparément la circulation du sens (Hall, Tufekci, boyd), les conflits d’interprétation (Gallie, Latour), les temporalités disjointes (Boym, Koselleck, Fisher) ou la conflictualité (Mouffe), il s’agit ici de les articuler en un enchaînement cohérent, ancré dans des conditions sociotechniques précises.

Le « psychédélisme » désigne alors un régime sémiotique de dérive généralisée du sens, produit par des environnements informationnels denses et contraints. La « spectralité » en constitue l’expérience : des termes communs renvoient à des réalités incompatibles. L’« hantologie », enfin, décrit leur reconfiguration à partir de passés fantasmés et de futurs non advenus.

Psychedelisme

Le psychédélisme ne renvoie pas qu'à un usage de substances ou à une esthétique hippie. C'est aussi un régime de circulation du sens où les significations se multiplient, se déforment et perdent en stabilité.

Pour les concepts issus des savoirs féministes. Tu dis misandrie, patriarcat, féminicide la définition change selon la personne à qui tu parles. En circulant sur les réseaux numériques, leur définition se diluent, ils deviennent polysémiques, ambigus, ou contradictoires.

On sait ce qu'on veut dire mais l'autre semble ne pas comprendre. On s’accuse de bêtise, d'inculture ou d’aveuglement idéologique. C'est pas clair, c'est brouillé et ça fragilise la portée critique des savoirs réappropriés. Ça contribue à leur dépolitisation.

Il n’y a plus de consensus possible. La conflictualité hostile devient le mode d’échange par défaut. On comprend plus rien mais on est sûr de savoir de quoi on parle. On commence à voir ça avec l'image. Quand tu regardes une vidéo de chaton et que tu ne sais même plus si c'est réel.

Spectralité

Quand les concepts sont brouillés par le psychédélisme, on ne sait plus vraiment où l’on se situe. C’est ça, la spectralité.

On discute avec quelqu’un qui mobilise des mots familiers comme féminisme, patriarcat ou feminicide mais qui renvoient à d’autres définitions, à d’autres expériences que les nôtres. Ce n’est pas une simple polysémie. C’est un antagonisme : derrière des termes communs se structurent des réalités incompatibles.

Cet écart produit un trouble. Les échanges deviennent tendus, parfois agressifs, comme si quelque chose nous échappait tout en restant familier. On est désorienté.  La spectralité, c’est cette impression d’être confronté à une version alternative du monde, portée par des concepts que l’on croit partager, mais qui changent de sens dans la bouche de l’autre.

C’est aussi le sentiment que, même en explicitant ce que l’on veut dire, un point de compréhension reste hors d'atteinte. Dialoguer, c'est un peu comme agiter les bras dans le vide pour chasser un être invisible, un fantôme. 

Dans les controverses numériques, le psychédélisme désigne ce qui se produit ; la spectralité, ce qui se vit.

Hantologie

L’hantologie, c’est quand les concepts ne s’ancrent pas dans le présent, mais dans un passé imaginaire, et qu’on se sent hanté par la nostalgie de ce qui aurait pu advenir.

On parle de féminisme ou de patriarcat à partir de ce qui aurait été perdu ou de ce qu’ils auraient pu devenir. Un passé plus stable, où l’ordre social et les rôles étaient plus définis. Un futur plus égalitaire, plus libre, forgé par les luttes et une information plus fluide.

Des temps qui ne sont pas des réalités, mais des constructions qui orientent les discours. Les concepts deviennent alors le support de ces projections, pour nommer une frustration, un écart entre le monde tel qu’il est et tel qu’il aurait dû être. Le féminisme est alors perçu comme ce qui a détruit un équilibre, ou comme ce qui n’a pas encore permis d’atteindre un idéal.

Le présent est fragilisé. Les mots ne décrivent plus seulement des situations. Faits de nostalgie et de promesses inachevées, ils s’agrègent, se déplacent et se recomposent sans cadre stable. L’hantologie, c’est cette circulation du sens-fantôme construit sur des passés fantasmés et des futurs non advenus.

Le psychédélisme brouille les significations, la spectralité désoriente les échanges, et l’hantologie ancre les conflits dans des temporalités qui ne coïncident pas.

Dispositif

Les réseaux sociaux organisent les conditions de circulation du sens, la perception du temps, des autres et des récits.

L’information est massive, rapide, dense, fragmentée, décontextualisée. Les échanges sont asynchrones, discontinus ; on ne les vit pas à l’unisson, or nous avons l’impression d’une présence commune. Cette illusion empêche d’intégrer la temporalité de l’autre. Les décalages d’expérience, de rythme et de compréhension deviennent invisibles. Le malentendu s’installe.

On se réunit en espaces où le réel semble partagé. Ce sont des bulles qui renforcent les discours communs et l’opposition avec l’extérieur. On se convainc que la révolution sexuelle a déréglé l’ordre naturel de la conjugalité. Là, les énoncés, répétés, deviennent incontestables, indépendamment de leur validité plus large. Le groupe se pense comme une majorité incomprise, réduite au silence ; il cultive le ressentiment et adhère à des récits simplificateurs ou conspirationnistes. La « red pill » ou la « crise de la masculinité » s’inventent dans ces bulles. Des arguments racistes ou identitaires légitiment ces récits.

Dans un dispositif qui impose des formats courts et des interactions contraintes, filtrées, adossées à une information rapide, dense et à faible profondeur symbolique, l’algorithme sélectionne, hiérarchise et amplifie les discours. Le conflit y est favorisé, car il génère de l’engagement, donc de la visibilité. C’est une boucle de rétroaction. Plus le temps passe, plus il devient difficile de revenir à un équilibre et de stabiliser le réel.

Le psychédélisme brouille les significations, la spectralité désoriente les échanges, l’hantologie reconfigure les temporalités. Le dispositif, lui, stabilise et amplifie ces effets.

Contextualisation

Le dispositif constitue un niveau déterminant. Les contraintes d’expression, combinées au régime de flux (vitesse, densité, faible profondeur) et à la hiérarchisation algorithmique, produisent un environnement où les significations circulent rapidement, hors contexte et sous pression d’engagement. Ce cadre transforme des propriétés générales du langage en effets systématiques et en réduit la souplesse et la plasticité.

Le psychédélisme désigne alors cette dérive induite : une instabilité généralisée du sens. Le lien entre ce qui est dit et ce qui est compris semble rompu dans un espace où les cadres d’interprétation changent en permanence.

Cette instabilité produit une expérience spécifique : la spectralité. Les acteurs mobilisent des termes communs tout en renvoyant à des réalités incompatibles. Le désaccord n’est pas seulement cognitif ; il est vécu comme une désorientation. Le dispositif accentue ce phénomène en organisant une synchronisation locale (au sein des groupes) et une désynchronisation globale (entre eux), rendant les échanges intergroupes structurellement conflictuels.

À ce niveau intervient l’hantologie. Les concepts, fragilisés dans leur ancrage présent, se reconfigurent à partir de passés fantasmés et de futurs non advenus. Le dispositif n’est pas neutre dans ce processus : il favorise la circulation de récits simples, affectifs et mobilisateurs, fondés sur la perte ou la promesse. Les concepts deviennent alors des supports de projections temporelles concurrentes, servant à disqualifier le présent ou à en contester la légitimité. Les récits que l’on se raconte deviennent ainsi les fondations de nos expériences.

L’intérêt de cette triade est de relier trois niveaux souvent dissociés : les conditions matérielles de circulation du sens, ses transformations et leurs effets politiques. Elle permet de comprendre comment les controverses ne relèvent pas seulement d’opinions divergentes, mais d’un système où dérive sémantique, désorientation et reconfiguration temporelle s’alimentent mutuellement. Le dispositif transforme ainsi des tensions ordinaires en boucles de rétroaction amplifiées, stabilisant des antagonismes et rendant les conflits à la fois persistants et difficiles à résoudre.

Filiation

Ce travail s’inscrit dans une filiation théorique identifiable, sans s’y confondre. Jean-François Lyotard décrit la dissolution des cadres stables au profit de flux d’affects et de sens. Mark Fisher intègre cette dynamique au capitalisme tardif, qui organise et recycle ces circulations. Il s’agit, pour moi, de situer ce régime au sein des dispositifs sociotechniques contemporains : les réseaux sociaux ne se contentent pas d’accueillir ces flux, ils les structurent.

Là où Jacques Derrida pense une disjonction constitutive du temps et Fisher une condition culturelle, j’introduis un modèle opératoire, sociodiscursif et médiatique. Les temporalités disjointes deviennent des ressources polémiques, activées dans des controverses structurées par les plateformes. Mon travail articule ainsi instabilité du sens, expérience de désorientation et reconfiguration temporelle dans un même cadre analytique.

Utilité

Quand il s’agit d’analyser les controverses liées aux savoirs féministes, on observe que ce sont d’abord les termes et leurs définitions qui sont remis en question, empêchant tout débat de fond en dépolitisant les échanges par confusionnisme. Cette triade analytique vise à déconstruire ce dispositif disruptif afin d’en comprendre la portée et l’impact sur l’opinion, tout en révélant le rôle d’accélérateur et de promoteur idéologique des plateformes sociales. Par extension, elle permet de mieux saisir les phénomènes de radicalisation et d’adhésion aux thèses conspirationnistes et essentialistes qui caractérisent la Manosphère et ses prolongements politiques d’extrême droite.

[[1]]: Fisher, Mark. 2014. Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures. Simon and Schuster.

[[2]]: Derrida, Jacques. 2024[1993]. Spectres de Marx: L’État de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale. Seuil.

[[3]]: Lyotard, Jean-François. 1974. Économie libidinale. Paris: Minuit.