Le front d'Alice
La stratégie d’Alice Cordier : instrumentaliser son corps et les critiques qu’il suscite pour les requalifier en misogynie. Interroger la limite entre critique légitime et reproduction d’oppressions, et le piège moral qui fragilise ses opposants.
On m’envoie cette publication[[1]]. Je la consulte, lis les commentaires (pas tous, mais beaucoup quand même), et je reste perplexe. J’ai des réserves vis-à-vis de l’émission d’Omiri qui, à plusieurs reprises, a mis en scène un sexisme et une transphobie explicites, voire relayé des thèses conspirationnistes, mais ce n’est pas la question ici.
Alice Cordier est un agent politique qui, comme Dieudonné en son temps, incarne physiquement son engagement. Sa stratégie victimaire tend à disqualifier toute critique de son agentivité politique en la ramenant à ce qu’elle revendique être : une femme, blanche, française…
La mécanique
Ce qui est moqué ici, ce n’est pas son genre ou son physique comme tels, mais l’usage stratégique qu’elle en fait : la manière dont elle met en scène son corps et son genre à des fins politiques, en instrumentalisant les réactions qu’ils suscitent.
Crier au sexisme, c’est peut-être oublier qu’elle incarne un féminationalisme qui joue en permanence sur l’ambiguïté et entretient la confusion. Elle n’est pas victime : elle se victimise.
Cela ne signifie pas que les remarques sur son physique ou son genre soient acceptables, mais ironiser sur la manière dont elle capitalise symboliquement dessus, c’est mettre à l’épreuve son discours et en révéler les ressorts (le profaner).
Plus je lis les commentaires, plus je mesure l’efficacité de la stratégie de son mouvement.
Alors, est-ce moi, mec blanc de presque 50 ans, qui suis déconnecté, ou sommes-nous en train de nous faire complètement avoir ?
Le doute
J’ai tendance, lorsqu’il s’agit d’une femme et de la perception des oppressions, à ne pas me fier à mon seul instinct et à demander une seconde opinion auprès d’une concernée, en particulier lorsqu’il est question du corps.
J'ai même pas compris en quoi c'est sexiste de la critiquer.
Les critiques ne portent pas sur son genre. Elle n’est pas attaquée parce qu’elle est une femme, même si elle incarne une féminité hyperbolique[[2]], fémonationaliste, conservatrice et blanche, teintée de xénophobie. Elle performe une féminité singulière.
Il y a aussi la prétention militante à être le plus « vertueux » possible et des fois ça dévoie indeed…
Je crois que c’est là que ça se joue. Je n’ai pas envie d’être dans le « camp des méchants », mais en même temps, est-ce si grave ? Peut-on critiquer une instrumentalisation du corps sans jamais passer par le corps comme registre de critique ?
La frontière
Fiona Schmidt, dans sa publication, impose une frontière morale à ne pas dépasser, là où je ne perçois qu’un jeu de stratégies de cadrage. Est-ce du paternalisme ou une forme d’intériorisation des normes d’oppression ?
Elle refuse de discuter la question de l’instrumentalisation au motif que le médium utilisé serait illégitime. Elle défend une éthique des moyens : critiquer le corps (le front) d’une femme, c’est réactiver une grammaire de l’oppression, car ce type de remarque est historiquement sexiste. Ce serait une incohérence stratégique : infliger à l’ennemi ce à quoi on prétend s’opposer.
En interdisant le recours au corps et au physique comme registres critiques, on réduit les modes de critique disponibles. C’est précisément le levier stratégique mobilisé par Cordier : rendre toute attaque moralement coûteuse. Vaut-il mieux perdre en efficacité critique que reproduire des mécanismes oppressifs ?
L'imitation de Valkyrie
Tout ce que dit Fiona Schmidt est juste si l’on fait abstraction du syndrome mi-Jeanne d’Arc, mi-Walkyrie d’Alice Cordier, que Richard Sabak parodie en l’imitant. Le déguisement n’est qu’un indice : il renvoie à la silhouette reconnaissable du personnage public qu’il incarne. Ce qu’il imite, c’est la rhétorique victimaire et la manière dont Cordier remet elle-même au centre du débat les critiques sur son physique pour les requalifier en attaques politiques.
Sa féminité hyperbolique, entre « clean girl » et Walkyrie francisée, construit une figure héroïque et sacrificielle, au service des idéaux nationalistes de son mouvement. Elle revendique une posture victimaire militante, en s’exposant aux violences physiques et verbales pour mieux les dénoncer. Elle n’avance donc pas à découvert, mais avec intention.
Dans la description du fémonationalisme par Sara Farris, le registre féministe est mobilisé pour produire une légitimité politique, ce que Marc Jahjah appelle « care-nationalisme » : un nationalisme infusé de bienveillance, qui instrumentalise des rhétoriques progressistes pour porter des agendas discriminants. On retrouve ici des mécanismes analysés par Judith Butler, Françoise Vergès, Nacira Guénif-Souilamas ou Elsa Dorlin.
Le piège
Si, encore une fois, tout ce que dit Fiona Schmidt est fondé, la frontière qu’elle trace ici n’est peut-être pas placée au bon endroit. Cordier tend un piège et met ses opposants au défi de le franchir. Ce faisant, elle produit une fracture morale entre ceux qui acceptent de jouer ce jeu et ceux qui le refusent.
Le simple fait que l'on s'insulte et se déchire sous ce texte est suffisant pour désigner l'appât et le poison.
Là où l’humour de Sabak tente de contourner l’écueil en exposant une forme d’hypocrisie, d’autres y voient un précipice : celui d’une attaque sur le physique qui basculerait immédiatement dans un sexisme disqualifiant.
Or, si tout est performance et symbole chez Cordier, la question de la limite est peut-être mal posée dès lors qu’elle prend le corps pour objet. Elle déplace le débat vers des considérations éthiques liées à la reproduction des oppressions, alors que l’enjeu central est celui du cadrage de son agentivité politique.
Qu’est-ce qui est sexiste ? Un front légèrement plus large que la moyenne, ou une féminité mobilisée comme cache-sexe d'un discours nationaliste victimaire tendance cryptofasciste ?
[[1]]: Richard Sabak, 23/04/2023, "La Riposte", Radio Nova https://www.instagram.com/p/DXe6nzEAuzR/
[[2]]: La féminité hyperbolique désigne une mise en scène amplifiée et stylisée des codes du féminin (apparence, attitudes, affects), poussés à l’excès. Elle sert de stratégie de visibilité et de légitimation, pouvant renforcer ou détourner des normes de genre selon les contextes.