Les identités patriarcales
Race et genre partagent une structure de domination. En transposant l’échelle de Hesse aux rapports de genre, on peut situer les postures face au patriarcat, de l’adhésion à la domination masculine à l’engagement critique et à la transformation structurelle des rapports de pouvoir.
TL;DR
Les rapports de race et de genre ne sont pas identiques, mais ils reposent tous deux sur la naturalisation de rapports de domination. Dans certains contextes historiques (esclavage, colonialité) ils se construisent même conjointement, ce qui rend difficile de les penser séparément. Cette proximité structurelle permet de transposer certains outils d’analyse du fait racial vers l’étude du sexisme. C’est le cas de l’échelle des « identités blanches » proposée par Barnor Hesse, qui décrit différentes positions possibles face au racisme structurel. En la croisant avec des travaux issus des feminist, gender et masculinity studies, on peut construire une typologie des postures individuelles face au patriarcat. Cette échelle ne classe pas les individus moralement : elle cartographie des positions discursives selon trois dimensions principales : reconnaissance du patriarcat, interprétation des inégalités et degré d’engagement politique. Appliquée aux controverses en ligne, elle permet de situer les acteurs sur un continuum allant de l’adhésion explicite à la domination masculine à des positions critiques visant sa transformation structurelle. Elle offre ainsi un outil analytique pour comprendre la dynamique des débats autour des savoirs féministes sur les réseaux sociaux.
Si la race et le genre ne sont pas vraiment la même chose, elles partagent un certain nombre de propriétés. Ces deux concepts sont issus de la naturalisation d’un rapport de domination; ils se fabriquent mutuellement dans certains contextes (esclavage, colonialité) et il est impossible de les penser isolément. Cette similarité structurelle permet d'imaginer qu'on puisse transposer les outils d'analyse et de description du fait racial pour décrire le fait sexiste et les rendre exploitables dans le contexte des controverses sur les réseaux sociaux.
L'échelle de Hesse
Barnor Hesse a produit les 8 identités blanches, un outil de description des postures individuelles face à la domination dans un contexte racial. Son modèle est utilisé dans des ateliers antiracistes ou de formation à la « blanchité » pour montrer différentes positions possibles des personnes blanches face au racisme et à la suprématie blanche. Il ne s'agit pas d'une typologie psychologique des individus, mais d'une carte des positions politiques possibles dans un système racial (ici, nord-américain).


Présentation du concept par Britanie (@culturedoree sur Instagram & Threads)
Le modèle de Hesse produit un gradient qui situe un individu en fonction de sa reconnaissance du racisme structurel, et son niveau d'engagement politique pour le combattre. Il permet de penser la blanchité comme une position structurelle et non une identité biologique. Cette échelle expose le fonctionnement de la blanchité comme
- une norme invisible;
- une identité raciale impensée;
- un fait qui concerne aussi les non-Blancs.
Si cette classification est discutable car considérée comme moraliste et militante, elle devient justement pertinente quand employé pour qualifier des postures morales et militantes. Les simplifications sociologiques et culturelles qu'elle dessine sont à l'image de certaines postures de controverses, caricaturales mais effectives. Si l'on le transpose aux controverses en ligne, elle devient très pertinente.
Les échelles patriarcales
Pour le patriarcat, il existe de nombreux modèles partiels. Peu décrivent les positions subjectives des individus.
Le "modèle patriarcal" de Sylvia Walby[[1]], le "patriarcal bargain" de Deniz Kandiyoti[[2]], la "domination vs partenariat" de Riane Eisler[[3]], la "kyriarchie" d'Elisabeth Schüssler Fiorenza[[4]], les "masculinités" de Raewyn Connell[[5]], l’échelle de "conscience du privilège masculin" de Michael Kimmel[[6]], l'échelle du "backlash" de Susan Faludi[[7]], la "réflexivité masculine" de Daniel Welzer-Lang et Jef Hearn[[8]],… Toutes ces échelles décrivent très bien le degré d'adhésion au patriarcat, les zones ambivalentes et la position critique, mais aucune ne combine une approche subjective, structurelle et politique comme dans l'échelle de Hesse. En combinant sa typologie avec celles issues des feminist, gender et masculinity studies, on peut envisager un modèle synthétique, décrivant des positions individuelles plus précises, face au patriarcat et indépendamment du genre.
Classification analytique simplifiée
- • Suprémacistes patriarcaux
Position qui assume explicitement la hiérarchie entre les sexes. La domination masculine est présentée comme naturelle, biologique ou voulue par un ordre social ou divin. Le féminisme est perçu comme une menace à combattre. Cette posture s’appuie souvent sur une biologie essentialiste et peut aller jusqu’à revendiquer un droit de contrôle sur les femmes.
Exemples : Elliot Rodger, Daryush Valizadeh, certains courants incels ou MGTOW radicaux. - • Réactionnaires.
Position opposée aux transformations féministes contemporaines. La hiérarchie des sexes n’est pas toujours présentée comme naturelle, mais comme issue d’une tradition ou d’un ordre social éprouvé. Le féminisme est accusé d’aller « trop loin » et de menacer la famille, la masculinité ou les valeurs traditionnelles.
Exemples : Andrew Tate, Matt Walsh, Éric Zemmour, certains influenceurs de la Manosphère. - • Victimistes
Position fondée sur un renversement victimaire : les hommes seraient les véritables victimes du système social. Le patriarcat est nié ou présenté comme un mythe féministe. Les violences et inégalités sont systématiquement symétrisées à l’aide de statistiques sur le suicide, les morts au travail ou la garde des enfants.
Exemples : mouvements Men's Rights Activists, Warren Farrell, certaines associations de pères. - • Défensifs
Position reconnaissant certaines inégalités entre femmes et hommes, mais sans analyse structurelle. Les problèmes sont interprétés comme des cas individuels ou des dérives ponctuelles. Les différences de genre sont souvent naturalisées ou justifiées par la tradition. Le concept de patriarcat est généralement rejeté.
Exemples : Jordan Peterson, Michel Onfray, Alain Finkielkraut. - • Égalitaristes libéraux
Position favorable à l’égalité entre les sexes mais pensée dans un cadre individualiste. Les inégalités sont expliquées par les choix, les trajectoires ou le mérite individuel plutôt que par des rapports de pouvoir. Les analyses structurelles du patriarcat sont souvent jugées excessives.
Exemples : Steven Pinker, Élisabeth Badinter, Emmanuel Macron. - • Réflexifs
Position reconnaissant le patriarcat comme structure sociale. Les normes masculines, la socialisation de genre et les privilèges associés font l’objet d’une analyse critique. Les savoirs féministes sont mobilisés pour comprendre comment les institutions et les comportements reproduisent les inégalités.
Exemples : Michael Kimmel, Raewyn Connell, Francis Dupuis-Déri. - • Alliés contre le patriarcat
Position d’engagement actif contre le sexisme. Elle combine analyse du patriarcat, pédagogie politique et intervention dans l’espace public. Les acteurs cherchent à expliquer les mécanismes de domination et à encourager les hommes à participer aux mobilisations pour l’égalité.
Exemples : Jackson Katz, Tony Porter, Rose Lamy, collectifs comme Nous Toutes. - • Refondateurs
Position qui vise une transformation profonde des rapports de genre. Le patriarcat est analysé comme un système inscrit dans les institutions, les normes sociales et les processus de socialisation. L’approche est souvent intersectionnelle et propose de refonder les structures sociales pour dépasser ces rapports de domination.
Exemples : bell hooks, Judith Butler, Angela Davis, Virginie Despentes.
Pour quoi faire ?
Cette échelle est un outil pour situer les individus (femmes et hommes), face aux privilèges de genre et à l'engagement politique ou théorique contre le patriarcat. L'échelle décrit les positions discursives des individus, ce qui peut les associer à plusieurs grades ou les situer entre deux positions. Il permet aussi de situer des groupes idéologiques ou politiques à partir de leurs actions et déclarations. Ce n'est pas un détecteur de masculinistes ou d'alliés, mais un outil pour penser les identités discursives face au patriarcat. Le temps, l’éducation, l’engagement, les choix peuvent faire évoluer la position sur cette échelle qui reste partielle et arbitraire.
Et plus précisément ?
Cette typologie nomme le rapport au patriarcat hors de l'opposition genrée. Grâce à elle, on peut alors situer:
- de femmes occupant des positions antiféministes
- des hommes occupant des positions antipatriarcales critiques
- des groupes idéologiques positionnés sur ce spectre
- une circulation entre les positions intermédiaires.
La classification simpliste : masculinistes/féministes, si elle est pratique dans le langage courant, ne permet pas de situer de façon cohérente le clivage qui existe au niveau opérationnel dans le débat. En s'appuyant sur 3 marqueurs que sont la reconnaissance du patriarcat, interprétation des inégalités et le niveau d’engagement politique. Portant seulement sur les prémices des échanges et pas leur ancrage dans le réel, il permet de les catégoriser sans plaquer de grille morale sur le contenu des débats.
Cette classification permet de mettre en évidence la superstructure du débat autour des controverses relatives aux savoirs féministes. Elle les situe dans un espace tridimensionnel qui permet de qualifier clairement des postures ambiguës ou ambivalentes dans le discours. S'agissant d'un outil normatif, elle ne pose que le cadre préliminaire à une analyse plus poussée mais permet de nommer efficacement les postures des protagonistes.

















[[1]]: Le modèle de Walby définit le patriarcat comme un système de structures sociales dans lesquelles les hommes dominent et exploitent les femmes à travers le travail domestique et reproductif, la ségrégation professionnelle et l'inégalité salariale, soutenus par des institutions politiques et juridiques biaisées. À cela s'ajoute, la violence comme mécanisme de contrôle social, les doubles standards sexuels et le contrôle de la sexualité féminine et enfin, les représentations médiatiques et symboliques dominées par le regard masculin. Ce patriarcat prend historiquement, deux formes complémentaires : publique (institutionnelle et institutionnalisée), privée (famille et conjugalité).
[[2]]: Utilisé en anthropologie comparative, le patriarchal bargain de Deniz Kandiyoti n’est pas une échelle du patriarcat, mais un modèle stratégique. Il décrit les stratégies par lesquelles les femmes négocient leur position dans un système patriarcal en acceptant certaines normes pour obtenir sécurité et protection, soutiennent certaines hiérarchies familiales ou reproduisent des normes patriarcales pour préserver une position sociale relative.
[[3]]: Le modèle domination vs partenariat de Riane Eisler propose un continuum de systèmes sociaux. Un modèle de domination fait de hiérarchies rigides, domination masculine et violence élevée, adossé à un modèle de partenariat, fait de relations égalitaires et de coopération entre les individus, les groupes et les genres. Il se décrit comme une grille de lecture civilisationnelle.
[[4]]: La kyriarchie d'Elisabeth Schüssler Fiorenza est une extension du concept de patriarcat construit dans une approche intersectionnelle. Il désigne un système de domination multidimensionnel, où les hiérarchies de genre, race, classe et sexualité sont imbriquées. La domination est interconnectée et ne dépend pas seulement du genre. Les positions changeantes selon les contextes et un individu peut être dominant dans un rapport et dominé dans un autre, simultanément.
[[5]]: Les masculinités de Raewyn Connell est une échelle plus structurelle que morale qui ne décrit pas la conscience politique mais la position dans la hiérarchie masculine symbolique. Elle se décompose comme suit la masculinité hégémonique, le modèle dominant légitimant la domination masculine. La masculinité complice des hommes qui ne correspondent pas au modèle dominant mais profitent du patriarcat. Les masculinités marginalisées d'hommes dominés par d’autres rapports sociaux (race, classe) et les masculinités subordonnées, stigmatisées (homosexuels, queers, handicapés, …). Le modèle de Connell est très efficace mais doit se réévaluer en fonction des cultures et des époques, ce qui en fait sa force (très plastique) mais aussi sa faiblesse (moins efficace en analyse globale).
[[6]]: L’échelle de conscience du privilège masculin de Michael Kimel, très utilisée dans les études sur les hommes pro ou alliés du féminisme, est une gradation déni du patriarcat, défensivité masculine, reconnaissance abstraite des inégalités, reconnaissance du privilège masculin, engagement pro-féministe.
[[7]]: L'échelle du backlash de Susan Faludi, est une échelle de réaction masculine au féminisme en forme de gradient qui évalue les postures publiques face aux controverses féministes : antiféministe militant, backlash défensif, ambivalence, sympathie féministe, alliance politique
[[8]]: L'échelle de la réflexivité masculine de Daniel Welzer-Lang et Jef Hearn est employée en sociologie dans l'étude critique des masculinités. La masculinité naturalisée conçoit l’homme comme norme invisible. La masculinité défensive
perçoit le féminisme comme menace. La masculinité réflexive prend conscience de la position dominante. La masculinité critique interroge activement les privilèges masculins. La masculinité proféministe combat les privilèges féminins et intègre les luttes féministes.
[[9]]: On pourrait répartir les victimistes en deux sous-catégories complémentaires et non exclusives : les Victimistes “classiques”, centrés sur la garde d’institutions et l’idéologie masculine ; les Victimistes “matérialistes”, qui argumentent sur les désavantages sociaux et économiques des hommes.

