Khala : une dette à combler ?
Les savoirs féministes d’une travailleuse du sexe sont ramenés à sa réussite individuelle, son consentement à une exception et sa reconversion à une réhabilitation morale
TL ; DR.
À travers l’entretien de Khala dans UNBX et ses reprises sur Instagram, les savoirs féministes d’une travailleuse du sexe sont ramenés à sa réussite individuelle, son consentement à une exception et sa reconversion à une réhabilitation morale. Les questions, le montage et les légendes déplacent son témoignage vers un jugement sur ses choix et son authenticité. Cette circulation transforme une controverse sur les rapports de domination en polémique autour de sa personne, tout en maintenant les stigmates qu’elle conteste.
Gagner de l’argent, inverser un stigmate ou parvenir à en tirer profit ne suffit pas à transformer les rapports sociaux dont cette possibilité dépend. Le revenu peut accroître certaines marges de manœuvre tout en s’accompagnant de nouvelles dépendances. Une activité peut procurer une ressource indispensable sans devenir, pour autant, un modèle de libération. Federici invite à examiner cette nécessité à partir des possibilités de subsistance effectivement accessibles aux femmes[[1]] : dénoncer l’exploitation dans la prostitution ne permet pas de présumer que les autres emplois leur offriraient des conditions plus libres. La comparaison porte sur les contraintes, les ressources et les protections propres à chaque situation. Elle permet de demander ce qui améliorerait ces conditions, plutôt que d’exiger d’une activité qu’elle prouve sa valeur émancipatrice pour reconnaître des droits aux personnes qui l’exercent.
Khalamité, femme publique, blanche, hétérosexuelle, travailleuse du sexe et influenceuse, annonce la fin de sa carrière dans la pornographie et sa reconversion dans le gaming en avril 2026. L’évolution de sa situation et les mobilisations de son discours de travailleuse du sexe (TDS) depuis cette fin d’activité dessinent une trajectoire qui peut se lire comme une négociation politique entre stigmate et capital de visibilité. Sa reconversion met en tension autonomie individuelle et contraintes structurelles du TDS.
Dans un entretien pour UNBX du 24 octobre 2026, Khala, son nouveau nom public, donne à entendre les savoirs féministes avec lesquels elle comprend et négocie cette trajectoire[[2]]. Elle explique avoir conservé sa pilosité pour plusieurs raisons qui coexistent : elle se trouve belle ainsi, elle veut montrer un corps de femme adulte et elle sait que cette apparence rencontre une demande. Le goût personnel, la démarche militante et la stratégie commerciale ne s’excluent pas dans son récit. Les opposer obligerait déjà à retirer une partie de ce qu’elle explique.
Elle raconte avoir fait du militantisme sans l’annoncer : dans ses vidéos pornographiques, elle demande à ses partenaires ce qu’ils souhaitent faire et conserve leurs refus au montage. Le consentement prend place dans les pratiques et dans leur représentation. Ce travail peut rester invisible à celui qui ne voit dans la scène qu’une femme soumise au désir masculin, comme à celui qui la consomme sans s’interroger sur ce qu’elle montre. Khala déclare qu’elle cherche pourtant à faire circuler autre chose dans un contenu reconnaissable, destiné à être vu. Les savoirs féministes ne sont pas seulement présents dans les discours qu’elle tient à propos de son métier ; elle décrit une manière de les mettre en œuvre à l’intérieur même de son activité.
Dans l’entretien, elle doit reprendre les distinctions que les questions rapprochent. Lorsqu’on lui oppose sa réussite exceptionnelle à la situation des autres actrices, elle répond qu’elle est une exception sur le plan de la réussite, pas sur celui du consentement. Elle déconseille de suivre son parcours en raison des revenus incertains, des discriminations et des conséquences durables de l’exposition. Cela ne lui fait pas renoncer à défendre les choix de ses collègues. Son avertissement ne vaut pas reconnaissance d’une incapacité des femmes à consentir ; sa défense du consentement ne fait pas disparaître les contraintes qu’elle décrit.
Ce qu’elle explique des rapports sociaux est pourtant régulièrement ramené à ce qu’elle serait personnellement. Les deux hommes qui l’interrogent et animent le podcast, invoquent son enfance heureuse, son équilibre, son intelligence et sa force pour la distinguer des autres travailleuses du sexe. Elle résiste à cette exception : ses collègues sont aussi intelligentes et aussi fortes. Elle valorise plutôt le rôle de son associée et du travail de communication dans sa réussite. Le portrait de la femme exceptionnelle peut rendre son témoignage admirable tout en retirant leur portée aux savoirs qu’elle partage. On reconnaît qu’elle s’en est sortie ; on entend moins ce qu’elle dit des autres femmes et des conditions dans lesquelles elles travaillent.
Son passé reste à la fois levier d’audience et assignation. Montrer sa vie quotidienne lui permet de déjouer la figure de l’actrice qui n’existerait que pour être regardée sexuellement. Quitter la pornographie ne la délivre pourtant pas de cette figure : elle raconte qu’on lui conteste désormais le droit de parler ailleurs, tandis que les marques hésitent à travailler avec elle. Elle doit composer avec la persistance du stigmate sans pour autant accepter la honte qu’on lui associe. Un des intervieweurs la félicite ainsi de chercher à « réparer ce que tu imagines avoir cassé ». La formule lui attribue à la fois un dommage, la conscience de ce dommage et la volonté de le réparer. Le « tu imagines » place cette lecture dans sa propre tête : il semble reconnaître sa démarche en lui prêtant déjà son sens. Elle avait pourtant expliqué qu’une réussite individuelle ne devait pas masquer les risques et les discriminations. Cette mise en garde devient le récit d’une femme qui réparerait les conséquences de son activité.
Plus tard, la question revient lorsqu’on lui demande si sa manière de gagner de l’argent ne sert pas à se racheter moralement. Elle refuse cette lecture. Le mot « réparer » engage donc davantage qu’une maladresse : il installe une dette morale depuis laquelle ses choix deviennent intelligibles. Sa prévention, son engagement et sa reconversion peuvent être approuvés à condition d’être entendus comme les étapes d’une réhabilitation. Les savoirs féministes qu’elle mobilise pour distinguer consentement, réussite économique et discriminations restent audibles ; les questions les reprennent dans une histoire qui peut en inverser la portée. Elle parle des conditions faites aux travailleuses du sexe ; on lui demande comment elle se dégage personnellement de ce que son métier aurait abîmé. Cet entretien illustre le pouvoir de prescription masculin sur l’existence d’une femme et son agentivité. Elle n’est lue qu’à travers des prismes moraux et économiques, en écho aux propos de Federici sur le travail du sexe. Sa réussite doit justifier son activité ; sa reconversion doit réparer ce qu’elle aurait abîmé. L’apparente bienveillance des intervieweurs ne parvient pas à effacer les traces de la domination masculine. Khala reste avant tout une actrice X reconvertie ou en reconversion, ayant une dette à combler.
Comme toute création numérique, l’entretien d’environ une heure sur YouTube est ensuite clippé en extraits « temps forts » de quelques secondes. Sur Instagram et TikTok, les légendes de ces clips prolongent ce cadrage dans les réseaux de flux. Celle du passage sur sa pilosité demande si ses choix relevaient d’une « véritable démarche féministe ou aussi une stratégie pour se différencier »[[3]]. Elle y explique pourtant comment ses goûts, ses convictions et son activité commerciale s’articulent. La légende déplace l’attention vers l’authenticité de son engagement et la place de ses particularités dans sa réussite. Montrer un corps de femme adulte, contester les normes de représentation et répondre à une demande deviennent les composantes d’une stratégie personnelle dont il faudrait départager les motivations. L’articulation qu’elle propose entre ces dimensions passe derrière l’évaluation de sa personne.
Un autre clip demande : « Pour défendre la cause des femmes, faut-il interdire le porno ? » La légende mentionne sa défense des travailleuses du sexe contre les discriminations, présente cette position comme un « avis bien tranché » et invite chacun à donner le sien en commentaires[[4]]. Les discriminations ne disparaissent pas du texte ; ce qui change, c’est le statut de ce qu’elle en dit. Son expérience et les savoirs qu’elle mobilise pour distinguer consentement, exploitation et exclusion sont proposés comme une opinion à approuver ou à combattre. La controverse féministe peut ainsi alimenter une polémique autour de Khala : est-on pour ou contre ce qu’elle représente ? La reprise favorise l’affrontement des positions sans nécessairement transmettre ce qui permettrait d’en discuter les fondements.
Un troisième clip porte sur l’exclusion bancaire. « Malgré sa réussite et ses revenus », indique la légende, les banques ne veulent pas de son argent. La question devient celle des difficultés rencontrées par « certaines professions » pour accéder aux services bancaires[[5]]. Le refus qu’elle dénonce est rendu visible à travers le paradoxe d’une entrepreneure qui réussit sans obtenir les services attendus. Ce cadrage économique laisse davantage en retrait la prescription morale qui s’exerce sur les travailleuses du sexe et continue de peser après l’arrêt de leur activité. Sa réussite devient encore la raison pour laquelle son exclusion devrait nous étonner.
En filigrane, tout au long de l’entretien, Khala cherche à se faire entendre de deux hommes qui lui opposent des poncifs sur le travail du sexe. Leurs questions portent déjà des affirmations : une enfance brisée expliquerait l’entrée dans l’activité, une force exceptionnelle permettrait d’en sortir, une reconversion réparerait les dommages. Elle doit répondre à la question et reprendre ce qu’elle présuppose pour que son témoignage puisse être entendu. Ceux qui sollicitent son expérience en discutent la crédibilité depuis des représentations qu’elle est justement venue contester. L’apparente bienveillance ne suffit pas à défaire cette asymétrie : ils gardent la main sur les questions et sur les explications auxquelles sa parole doit répondre.
Le cadrage déjà sensible dans le montage long devient plus explicite et conflictuel dans les clips. L’interface et le format participent à cette conflictualisation : l’extrait isole la confrontation, la légende en désigne l’enjeu et les commentaires invitent à prendre position. Ce qui semblait être une mise à l’épreuve de sa posture devient une mise en demeure. Elle doit s’expliquer et contester des stéréotypes qu’elle n’a pas invoqués, prouver qu’elle n’est pas ce qu’on dit d’elle, démontrer son innocence. Son expérience ne suffit pas à rendre son témoignage crédible. Les stigmates liés à l’honnêteté et à la moralité des personnes prostituées forment une toile de fond de l’entretien que les reprises rendent plus saillante. Ils lui imposent de se justifier d’exister comme exception, au-delà même de sa réussite populaire.
Cette exception tient aussi à sa non-conformité au portrait horrifique de la population qu’elle incarne. Dans « La fin du tapin », Lilian Mathieu analyse la construction abolitionniste d’une figure de victime dont l’autonomie et la capacité à comprendre sa propre situation sont disqualifiées. Il montre aussi comment la parole peut devenir recevable après la sortie de la prostitution, lorsqu’elle prend la forme d’un récit de déchéance puis de délivrance[[6]]. Khala a quitté son activité sans adopter ce récit. Elle défend son consentement, ne renie pas ses vidéos et situe les violences dans des pratiques et des rapports sociaux qu’elle distingue. Sa parole devrait pouvoir déranger le portrait ; son caractère exceptionnel permet au contraire, apparemment, de le conserver en la mettant à part comme une exception. Elle doit expliquer pourquoi elle n’y correspond pas, tandis que ceux qui le lui opposent n’ont pas à justifier de sa pertinence.
Sur Instagram, plusieurs commentaires relèvent cette difficulté. « Ils ont même pas pensé au fait qu’elle puisse se trouver belle avec des poils », écrit une personne. Une autre demande si les animateurs n’essaient pas de la contredire à chaque phrase, puis ajoute : « elle essaye d’éduquer et de sensibiliser et vous... » Une troisième ironise : « J’adore comment des mecs qui viennent pas du milieu viennent lui expliquer comment marche le milieu… men being men. » Ce qui est reçu comme une obstination à la mettre en difficulté devient un objet de discussion à son tour. Les clips accentuent cette lecture : on regarde une femme défendre la crédibilité de son témoignage face aux hommes qui le sollicitent. La polémique porte aussi sur leur manière de l’écouter, tandis que les savoirs qu’elle transmet risquent de passer derrière l’affrontement ainsi perçu.
Ces reprises en apparence inclusives tendent à dépolitiser son activité. La posture libertaire qui se lit dans sa défense de l’agentivité, du consentement et des droits des travailleuses du sexe est ramenée vers une lecture libérale : une femme différente, qui assume ses choix et construit sa réussite. Khala devient un vecteur de polémique davantage qu’un support de controverse. Les savoirs féministes sont encore présents dans ses réponses ; les questions, les découpages et les légendes orientent leur réception vers le jugement de ses choix. Elle gagne en visibilité sans que ce qu’elle permet de comprendre gagne nécessairement la même place.
La question devient plus exigeante qu’une opposition entre choix et contrainte. De quoi une personne dispose-t-elle pour refuser sans mettre immédiatement en péril son logement, son revenu ou sa sécurité ? Peut-elle modifier ses conditions d’exercice, demander de l’aide, travailler avec d’autres ou quitter l’activité ? Ces possibilités ont une histoire et une organisation sociale. Elles ne se lisent ni dans la seule déclaration d’autonomie ni dans la seule appartenance à une catégorie dominée.
[[1]]: Federici, S. (2019). « Le capitalisme patriarcal ». La fabrique éditions.
[[2]]: UNBX. (2026, 24 octobre). [Entretien avec Khala, anciennement Khalamité] [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=gYMXEa4cUsc Passages mobilisés : 7 min 39 s–8 min 03 s ; 21–24 min ; 36 min 51 s–37 min 25 s ; 47–50 min ; 55–60 min.
[[3]]: UNBX [@unbx.podcast]. (s. d.). [Clip de l’entretien avec Khala : pilosité, normes corporelles, démarche féministe et différenciation commerciale ; légende] [Vidéo]. Instagram. https://www.instagram.com/p/DfCR-xQFRBl/
[[4]]: UNBX [@unbx.podcast]. (s. d.). [Clip de l’entretien avec Khala : interdiction de la pornographie et discriminations envers les travailleuses du sexe ; légende] [Vidéo]. Instagram. https://www.instagram.com/p/De7PIRhghOV/
[[5]]: UNBX [@unbx.podcast]. (s. d.). [Clip de l’entretien avec Khala : exclusion bancaire des travailleuses du sexe ; légende] [Vidéo]. Instagram. https://www.instagram.com/p/De31tqCoWIk/
[[6]]: Mathieu, L. (2014). « La fin du tapin : Sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution ». François Bourin. Extrait de l’ouvrage : https://www.contretemps.eu/lire-extrait-fin-tapin-sociologie-croisade-labolition-prostitution-lilian-mathieu/