Une Maison Crises

Aux États-Unis, le réel est cadré pour légitimer le pouvoir : discours officiel central, médias obéissants, réseaux sociaux amplifiant peur et affect. La vérité devient suspecte, la perception personnelle un risque, croyances et désir de protection dominent.

Une Maison Crises

TL;DR

Ce qui se joue actuellement aux États-Unis n’est pas seulement une succession d’événements violents. C’est une manière de raconter le réel, de le cadrer, qui réactive des structures propres aux anciens autoritarismes. L’administration Trump réemploie des techniques classiques de légitimation impériale. La Pax Americana cesse d’être un horizon extérieur pour devenir un mode de gouvernement intérieur. Il ne s’agit pas simplement de mentir, mais d’ordonner le réel. De hiérarchiser les récits, de décider à l’avance de ce qui mérite d’être cru. Dans les médias francophones, ce cadrage est souvent encore plus obéissant, bien que plus feutré. La violence du discours est atténuée, jamais sa structure. La version officielle s’impose comme centrale, le factuel comme secondaire. Le réel arrive après, quand il arrive. Cette dissociation entre discours et expérience ne date pas d’hier. Elle s’est généralisée depuis le Vietnam et constitue aujourd’hui notre arrière-plan cognitif et affectif. La question n’est plus de savoir ce qui est vrai, mais à quoi — ou à qui — l’on choisit de croire. Le désir de protection prime sur l’analyse. L’effet backfire est pleinement instrumentalisé. Plus les preuves s’accumulent, plus les croyances se rigidifient. Les réseaux socionumériques amplifient cette dynamique en valorisant l’affect. La peur devient un raccourci cognitif.
La vérité elle-même finit par paraître suspecte. Faire confiance à sa propre perception devient un symptôme. Notre monde est une maison faite de crises permanentes, hantée par un bon sens utilitaire.

À propos des événements survenus à Minneapolis, l’administration Trump mobilise de nouveau des méthodes classiques de justification de la Pax Americana[[1]], cette fois dans un cadre domestique, afin de refonder ce que les historiens appellent le « Greater American Empire[[2]] » : une sphère d’influence économique et politique, pré carré de l’Oncle Sam, teintée de liberté et de Coca-Cola[[3]]. Elle ne se contente pas de mentir ; elle recadre, ordonne et hiérarchise la lecture des événements[[4]] jusque dans les réseaux sociaux et nos médias nationaux, via les agences de presse [[5]].

Ce qui inquiète ici n’est pas seulement la violence des faits, mais la manière dont ils sont absorbés, digérés et restitués par l’appareil médiatique. Les événements récents aux États-Unis, tant sur le plan social que médiatique et politique, résonnent de manière littérale — et amplifiée — avec ce qui s’est produit lors de l’avènement des différents autoritarismes fascistes au XXᵉ siècle[[6]]. Non pas par répétition mécanique de l’histoire, mais par réactivation de ses structures : naturalisation de l’état d’exception, dramatisation sélective, fabrication d’ennemis intérieurs, et surtout disjonction croissante entre le réel vécu et le réel raconté.

D’un point de vue médiatique, la question centrale devient alors celle du rapport de l’information au réel, ainsi que celle de son cadrage — en particulier dans les médias français. On assiste à une entreprise de description et de falsification du réel qui, dans l’espace francophone, apparaît souvent plus obéissante encore qu’aux États-Unis, bien que plus feutrée, plus policée, plus « raisonnable » dans sa forme[[7]]. Là où le trumpisme assume la brutalité de la narration, sa traduction médiatique européenne en atténue le ton tout en en conservant la structure.

La priorité systématique accordée à la version de l’administration Trumpiste cadre l’information de telle manière qu’il devient nécessaire de déployer des efforts considérables pour en dénoncer les biais narratifs, voire les mensonges manifestes. Le temps d’antenne, le volume d’articles, la répétition et la centralité accordés à cette version dite « officielle » la constituent comme version majeure, reléguant le constat factuel des événements au rang de supplément, de correctif tardif ou d’opinion parmi d’autres. Le factuel devient mineur non parce qu’il serait incertain, mais parce qu’il est structurellement subordonné[[5]].

Ce processus, amorcé dès la guerre du Vietnam[[14]] avec la dissociation entre le discours officiel et la réalité vécue, s’est progressivement généralisé. Il constitue aujourd’hui l’arrière-plan affectif et cognitif du capitalisme tardif : un monde où l’angoisse est normalisée[[8]], où l’obéissance est intériorisée, et où reconnaître ce qui ne va pas devient déjà un acte suspect. L’information ne vise plus à éclairer le réel, mais à rendre supportable un monde qui ne l’est plus.

La question n’est donc pas tant de savoir ce qui est vrai que de déterminer à quoi — ou à qui — l’on choisit de croire. L’effort porte sur le désir. Préférez-vous vivre dans un monde où le gouvernement vous protège de terroristes d’extrême gauche, ou dans un monde où l’État détruit les structures sociales et économiques sans autre motif que l’appât du gain, aux dépens de tous ? L’effet backfire[[9]], qui consiste à renforcer une croyance en dépit de preuves factuelles contraires, est ici pleinement instrumentalisé. Ce biais cognitif, particulièrement puissant sur les réseaux socionumériques, paralyse les esprits critiques en valorisant les affects, la peur et le soulagement symbolique au détriment de l’analyse.

Dans ce cadre, ce qui se passe réellement dans une vidéo importe peu, et la multiplication des preuves n’arrange rien. Plus le réel insiste, plus il devient inaudible. Les médias francophones présentent généralement, dans un ordre désormais routinier, la version officielle puis la version factuelle. On « cadre large », mais selon une hiérarchie implicite qui confère une valeur centrale au récit institutionnel et une valeur périphérique aux récits factuels. Le réel, en tant que tel, n’est plus décisif : il est un bruit de fond que l’on tolère tant qu’il ne perturbe pas la cohérence du récit dominant[[10]].

Cela produit un climat diffus[[8]] d’angoisse et d’obéissance généralisée. Les individus se sentent hantés par un monde qui ne fait plus sens, un monde devenu illisible. À cela s’ajoutent le bruit incessant de la communication contemporaine, l’accélération asynchrone des médias modernes et, désormais, la prolifération de contenus générés par l’IA, qui brouillent encore davantage les repères. On aboutit ainsi à une situation paradoxale : chacun se sent paranoïaque tout en étant parfaitement ajusté à la réalité. La vérité elle-même finit par paraître factice, tandis que la confiance accordée à ses propres perceptions est requalifiée en symptôme pathologique.

Mark Fisher, philosophe britannique, déploie dans son travail certaines intuitions issues de la French Theory, notamment chez Derrida, à travers ce qu’il nomme une réflexion hantologique[[11]]. Il s’agit d’être poursuivi par les fantômes de sa propre vie[[12]] : les possibles avortés, les futurs annulés, mais aussi le fantôme du capitalisme lui-même, qui enferme les subjectivités dans une maison, faite de crise permanente. Cette hantologie n’est pas seulement une métaphore culturelle ; elle décrit un mode de gouvernement psychique et social, une forme de gaslighting psychosocial à grande échelle, qui apprend aux individus à douter de leur expérience immédiate au nom d’un récit dominant présenté comme rationnel, objectif et inévitable.

Un bon sens utile.

[[1]]: Formule sarcastique par analogie avec la Pax Romana : une paix imposée par une puissance hégémonique grâce à sa supériorité militaire, politique et économique. Dans le cas des États-Unis, corollaire de l'expression "Gendarme du monde"

[[2]]: Formule polémique qui désigne la zone d'influence stratégique, économique, culturelle et politique des États-Unis depuis le XIXᵉ siècle et plus précisément l'empire informel (sans colonies) depuis la guerre froide.

[[3]]: « L’Empire se matérialise directement dans les désirs de la multitude. » — Michael Hardt & Antonio Negri, Empire, Harvard University Press, 2000, Part 1, Chapter 2.

[[4]]: Foucault, Michel. 2004. Sécurité, territoire, population: cours au Collège de France, 1977-1978. Éditions Gallimard.

[[5]]: Hermann, Edward, et Noam Chomsky. 2020. Fabriquer un consentement: La gestion politique des médias de masse. Investig’Action.

[[6]]: Arendt, Hannah. 2002. Les origines du totalitarisme: Eichmann à Jérusalem. Gallimard.

[[7]]: Bourdieu, Pierre. 1996. Sur la télévision: suivi de L’emprise du journalisme. Liber.

[[8]]: Fisher, Mark. 2009. Capitalist Realism: Is There No Alternative? John Hunt Publishing.

[[9]]: Swire-Thompson, Briony, Nicholas Miklaucic, John P. Wihbey, David Lazer, et Joseph DeGutis. 2022. « The Backfire Effect after Correcting Misinformation Is Strongly Associated with Reliability. » Journal of Experimental Psychology: General 151(7): 1655‑65. doi:10.1037/xge0001131.

[[10]]: « Le réel n’a pas disparu, il est devenu opérationnel. » — Baudrillard, Jean. 1990. La transparence du mal: essai sur les phénomènes extrêmes. Galilée. & Baudrillard, Jean. 1991. La guerre du Golfe n’a pas eu lieu. Galilée.

[[11]]: Derrida, Jacques. 2024. Spectres de Marx: L’État de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale. Seuil.

[[12]]: Fisher, Mark. 2014. Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures. Simon and Schuster.

[[14]]: Klein, Naomi. 2021. La Stratégie du choc: Montée d’un capitalisme du désastre. Actes Sud Littérature. | Page, Caroline. 2016. U.S. Official Propaganda During the Vietnam War, 1965-1973: The Limits of Persuasion. Bloomsbury Publishing.