Spectres du surhomme : radicalisation incel, hantologie fasciste et dérives sectaires dans les espaces numériques
Les communautés incels sont des espaces numériques radicalisés, centrés sur l’entre-soi, la hiérarchie de genre et la misogynie, mêlant hantologie masculine, Black Pill et glorification de la violence symbolique.
TL ; DR
Les communautés incels (involuntary celibates) constituent aujourd’hui des espaces numériques de radicalisation idéologique structurés autour de plateformes anonymes favorisant l’entre-soi informationnel. Loin d’un simple malaise affectif, elles produisent un système cohérent fondé sur la naturalisation des hiérarchies de genre, la désignation de boucs émissaires et la légitimation de la violence. Leur idéologie hybride mêle logiques sectaires, esthétiques néofascistes et imaginaires apocalyptiques. La figure du surhomme, biologisée et pseudo-darwinienne, y incarne une masculinité fantasmée, hantée par la perte supposée d’un ordre patriarcal antérieur à la libération sexuelle.
Les dispositifs numériques fonctionnent comme des infrastructures d’emprise, filtrant l’information et produisant une « vérité exclusive » (Red Pill), comparable aux dynamiques observées dans certains mouvements sectaires. La misogynie agit comme opérateur central de désignation de l’ennemi, selon une logique proche de l’antisémitisme fasciste. L’idéologie incel repose sur une temporalité bloquée — passé mythifié, futur annulé — renforcée par la Black Pill, qui naturalise l’échec et neutralise toute perspective émancipatrice. Enfin, la glorification de figures violentes, les pratiques auto-dommageables de looksmaxxing et la réappropriation réactionnaire de la culture populaire participent à une mythologie du martyr et à une radicalisation durable.
Les communautés incels (involuntary celibates) se sont imposées durant dernières années comme des espaces numériques de radicalisation idéologique intense[[1]]. Initialement issues de forums marginalisés, elles se structurent désormais autour de plateformes anonymes, de serveurs privés et de réseaux de messagerie chiffrée (Telegram, WhatsApp), favorisant un entre-soi informationnel particulièrement hermétique[[2]]. Loin de se réduire à l’expression d’un malaise affectif individuel, ces communautés produisent un système idéologique cohérent articulant naturalisation des hiérarchies sociales, désignation d’ennemis intérieurs et extérieurs, et légitimation explicite ou implicite de la violence. Le ressentiment sexuel y devient un principe organisateur du monde social, transformé en doctrine totalisante.
L’analyse de ces espaces révèle une hybridation singulière entre logiques sectaires, imaginaires apocalyptiques et esthétiques néofascistes[[3]]. La centralité accordée à la figure du surhomme, réinterprétée à travers une grille biologisante et pseudo-darwinienne, renvoie à une hantologie de la masculinité[[4]] : les incels sont hantés par le spectre d’une souveraineté masculine fantasmée, présentée comme définitivement perdue à la suite de la « révolution sexuelle ». Cette temporalité spectrale — passée idéalisée, futur annulé — alimente un nihilisme politique qui convertit la détresse individuelle en récit de guerre culturelle[[5]]. À l’instar des idéologies fascistes historiques, cette vision du monde repose sur la conviction d’un déclin irréversible, l’identification de boucs émissaires et la promesse d’une régénération violente ou sacrificielle.
Entre-soi numérique et infrastructure de l’emprise
Les communautés incels sont des groupes d'hommes hétérosexuels cisgenres qui se déploient principalement dans des espaces numériques semi-fermés où l’architecture technique favorise l’homogénéité idéologique[[6]]. Sur des forums comme Incels.me, des serveurs Discord ou des boucles Telegram privées, les discussions sont surveillées par des modérateurs, et les contributions critiques ou divergentes sont rapidement effacées ou ridiculisées. Cette dynamique crée de véritables chambres d’écho : un seul point de vue circule en boucle et se répète en variations infinies. Les manifestes d’Elliot Rodger (qui a tué six personnes et en a blessé quatorze en 2014 à Isla Vista, Californie) ou des guides de « revenge fantasies » — récits imaginaires de revanche contre les femmes ou la société pour compenser des frustrations — circulent librement, tandis que toute voix dissonante est marginalisée.
Cette organisation correspond au "milieu control" décrit par Robert J. Lifton[[7]], caractéristique des dispositifs d’emprise idéologique : en filtrant l’information et en valorisant certains récits, le groupe produit une réalité alternative où les membres se considèrent comme les seuls détenteurs de la "vérité" (Red Pill). Les mécanismes de likes, upvotes et classements renforcent cette logique, comme sur certains sous-forums Reddit ou chaînes Telegram, où les posts les plus extrêmes atteignent rapidement une visibilité maximale[[8]].
L’infrastructure numérique agit ainsi comme un opérateur central de radicalisation, comparable aux stratégies de contrôle de l’information observées dans des sectes contemporaines telles qu’Aum Shinrikyō (attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995) ou Heaven’s Gate[[9]] (groupe millénariste américain des années 1970 dont 39 membres se sont suicidés en 1997). Chez Aum Shinrikyō, la radicalisation des membres pour légitimer la violence extrême rappelle la dynamique interne des groupes incels : la violence est planifiée, ritualisée et les martyrs symboliques sont glorifiés. Heaven’s Gate développait une idéologie où la croyance en une « vérité exclusive » justifiait le passage à l’acte collectif ; la mort était perçue comme une ascension symbolique. Dans les communautés incels, les passages à l’acte violents sont également sanctifiés et célébrés comme des actes héroïques.


Le surhomme et la hiérarchie de genre : un néofascisme biologique
Au cœur de l’idéologie incel se trouve une naturalisation radicale des rapports sociaux, organisée autour d’une taxonomie rigide (Chad, Stacy, Becky, Virgin)[[10]]. Par exemple, Chad représente l’homme physiquement dominant (Alpha) et sexuellement valorisé, souvent issu de récits ou mèmes. Stacy et Becky incarnent les femmes stéréotypiques idéalisées et inaccessibles, tandis que les hommes classés Virgin (incels) sont stigmatisés et marginalisés. Les autres hommes, normies (Bêta) sont des seconds choix sous emprise féminine. Ces catégories sont présentées comme biologiquement déterminées et hiérarchisées, niant toute dimension historique ou sociale des rapports de genre.

La figure du surhomme (Übermensch), empruntée à Nietzsche, est profondément dévoyée : loin d’un dépassement existentiel, elle devient un idéal morphologique et sexuel fondé sur la force, l’apparence et la domination, légitimant l’obsession pour le corps et l’image[[11]]. Les spécimens parfaits, GigaChad ou Sigma, se distinguent par une violence et une agressivité particulièrement développées ainsi qu'un physique hypertypé. Cette logique corporelle rappelle les analyses de Klaus Theweleit sur les fantasmes fascistes du corps masculin « blindé », conçu comme rempart contre la modernité, le féminin et l’altérité[[12]].

La misogynie fonctionne comme dispositif de désignation de l’ennemi : les femmes, en particulier les féministes médiatisées ou les figures d’autorité perçues comme sexuelles et indépendantes, sont accusées de manipuler les structures sociales et sexuelles, responsables de l’échec des hommes « ordinaires »[[13]]. Cette logique de bouc émissaire s’inscrit dans une longue tradition idéologique analysée par le féminisme matérialiste et critique, qui relie domination des corps et oppression systémique[[14]].
La libération sexuelle est présentée par les incels comme un moment de rupture majeur de l’histoire récente. Elle aurait permis aux femmes, jusque-là placées sous un contrôle social strict, une conjugalité inexorable, de développer un comportement dit « hypergame » et opportuniste, attribué à une nature biologique fantasmée. Dans ce récit, les femmes seraient libres de privilégier les hommes « alpha » pour les relations sexuelles tout en exploitant la gentillesse et la stabilité économique des hommes « beta » pour en tirer des avantages matériels ou financiers — logique résumée par l’expression alpha fuck / beta buck.
Les incels se perçoivent comme les grands perdants de ce système. Ils mobilisent fréquemment la règle dite du 80/20, selon laquelle 20 % des hommes capteraient 80 % de l’attention féminine. Les Alphas seraient rares mais hautement désirables, les Betas constitueraient la majorité cherchant en vain à accéder à des relations stables, tandis que les incels seraient exclus de ce « marché sexuel » perçu comme verrouillé. Côté féminin, les Stacys se réserveraient aux Alphas, tandis que les Beckys les convoiteraient tout en exploitant les Betas. Frustrées, ces dernières seraient décrites comme particulièrement agressives et revendicatrices envers les incels, qu’elles mépriseraient ouvertement.

Hantologie et réalisme capitaliste : le futur annulé
L’incel se présente comme la seule catégorie sociale capable de percevoir la « véritable » nature des relations entre hommes et femmes. Les individus se réclamant de la Red Pill s’opposent ainsi aux normies « Blue Pill », décrits comme naïfs, aliénés et idéologiquement dominés. Par un renversement paradoxal, ces acteurs se situent au sommet d’une hiérarchie morale et cognitive du monde social qu’ils décrivent.
Cette posture opère une inversion caricaturale du standpoint féministe théorisé par Nancy Hartsock : des dominés imaginaires s’arrogent un privilège épistémique, prétendant accéder à des dimensions du réel supposément invisibles aux dominants. Ce déplacement permet de disqualifier toute analyse en termes de patriarcat et de promouvoir, en miroir, la croyance en l’avènement inexorable d’un matriarcat oppressif.
Ainsi, l’idéologie incel peut être comprise comme une forme de hantologie au sens derridien[[15]]. Elle est hantée par un passé fantasmé – celui d’une domination masculine supposée stable, où le mariage, la dépendance économique des femmes et la contrainte sociale auraient garanti l’accès sexuel – et par un futur perçu comme définitivement inaccessible. Ce passé, largement mythifié, n’a le plus souvent jamais existé sous cette forme ; il revient néanmoins sous forme de récits nostalgiques, de comparaisons biaisées avec les années 1950 ou d’idéalisations de sociétés dites « traditionnelles ».
L’incel se construit ainsi dans une position paradoxale de masculinité dominée. À la fois résigné et révolté, il reconnaît sa condition tout en la contestant symboliquement : il admet le déterminisme biologique qu’il invoque, mais le fantasme simultanément comme injuste et réversible par l’effort, l’optimisation de soi ou la violence. Cette tension entre acceptation fataliste et désir de renversement nourrit une subjectivité hantée, incapable de se projeter dans un avenir émancipateur et condamnée à rejouer sans cesse un passé imaginaire.
La « Black Pill » incarne l’expression la plus radicale de cette temporalité bloquée. Sur les forums, elle se manifeste par l’affirmation répétée que « tout est joué à la naissance » : taille, morphologie faciale ou origine sociale détermineraient de manière irréversible les trajectoires affectives et sexuelles. Cette posture rejoint le réalisme capitaliste analysé par Mark Fisher, en postulant l’impossibilité de toute transformation sociale ou individuelle[[16]]. Le slogan « Lie down and rot » (« allonge-toi et pourris sur place ») condense ce pessimisme radical : il érige la résignation, l’inaction et l’abandon de toute perspective de changement en horizon idéologique assumé de la Black Pill.
Les relations humaines sont alors réduites à une logique de valeur d’échange strictement biologique – capital génétique contre accès sexuel –, produisant un nihilisme qui neutralise toute action politique collective[[17]]. L’énergie critique se trouve absorbée par des pratiques de calcul, d'autosurveillance et de résignation. Cette vision du monde rappelle certaines logiques apocalyptiques sectaires, où le présent est vécu comme irrémédiablement corrompu et toute issue située hors du monde social existant[[18]]. À l’instar de mouvements millénaristes contemporains, l’effondrement est naturalisé et l’attente du pire devient un principe structurant de l’idéologie.

Radicalisation et mythologie du martyr

Les passages à l’acte violents occupent une place centrale dans l’imaginaire incel. Des figures comme Elliot Rodger ou Alek Minassian — auteur en 2018 d’une attaque à la voiture-bélier à Toronto ayant causé la mort de 11 passants — sont sacralisées comme des martyrs. Leurs manifestes sont archivés, commentés et diffusés au sein de communautés en ligne dédiées[[19]]. Les attaques sont relues a posteriori comme des « révélations », et leurs auteurs rebaptisés « saints » ou « héros », leurs visages et citations circulant sous forme de mèmes. Cette glorification alimente une véritable mythologie de la violence rédemptrice, dans laquelle le meurtre de soi ou d’autrui est présenté comme le seul moyen de restaurer une dignité masculine perçue comme irrémédiablement perdue.

Ce processus rappelle les dynamiques observées dans des groupes sectaires violents, notamment la Famille Manson, où la violence, conçue comme un acte de purification, devait provoquer un effondrement salvateur de la société[[20]]. De manière analogue, les attaques revendiquées ou fantasmées par les incels sont interprétées comme des « signaux » adressés au monde, censés révéler une vérité occultée sur les rapports de genre.
Les communautés numériques fonctionnent ainsi comme de véritables congrégations, dédiées à l’exégèse de ces textes et de ces actes sacralisés. Elles produisent une forme de théologie prophétique, un catéchisme qui dénonce et justifie simultanément l’existence de la société dans son état actuel et la nécessité de sa destruction.
La mort du martyr — réelle ou anticipée — devient alors un puissant outil de légitimation idéologique et de recrutement[[21]]. Les trajectoires biographiques sont simplifiées, les zones d’ombre effacées, et l’acte violent dissocié de toute responsabilité morale. Ce mécanisme renforce la cohésion interne du groupe en fournissant des figures exemplaires (icônes, saints), tout en normalisant l’idée que le sacrifice individuel puisse servir une cause collective, selon une logique proche de celles observées dans d’autres formes de radicalisation extrémiste.
Corps, discipline et pratiques auto-dommageables

Les pratiques de looksmaxxing (chirurgie esthétique, régimes extrêmes, automutilation) constituent un pilier central de l’idéologie incel[[22]]. Sur les forums spécialisés, circulent des guides détaillant l’optimisation du visage (orthognathie, implants mandibulaires, rhinoplastie), du corps (jeûnes prolongés, entraînements obsessionnels), mais aussi de la posture, de la démarche ou de l’intonation vocale. Certains membres documentent des pratiques d’automutilation — microfractures, scarifications contrôlées — supposées « renforcer » la mâchoire, la virilité ou l’agressivité perçue. Le corps est ainsi traité comme une ressource stratégique à optimiser dans une guerre biologique permanente, où l’échec amoureux est interprété comme le symptôme d’un déficit morphologique irréversible.
Cette mise en discipline du corps rejoint les analyses de Silvia Federici sur le contrôle capitaliste des corps[[23]] : l’individu devient entrepreneur de lui-même, sommé d’investir sans limite dans son capital corporel sous peine d’exclusion. Elle fait également écho aux travaux d’Eva Illouz sur la marchandisation des affects[[24]], dans lesquels la désirabilité est conçue comme une valeur mesurable, comparable et échangeable. Dans les communautés incels, cette logique se radicalise : les corps sont notés, classés, hiérarchisés, et les échecs affectifs sont attribués à une « mauvaise allocation biologique ».
A comprehensive guide to looksmaxxing, from someone who has gone through it
by u/vindictaratemethrow in Splendida
Le caractère souvent artisanal et expérimental de ces optimisations s’inscrit dans une perspective à la fois pseudo- et techno-darwiniste. Le corps jugé défaillant pourrait être corrigé afin de permettre à l’individu d’atteindre son « plein potentiel » évolutif et de s’adapter à un réel perçu comme impitoyable. Toutefois, ces transformations sont d’emblée pensées comme insuffisantes face aux individus supposément « génétiquement avantagés » (Alphas ou Sigmas). Elles ne constituent qu’un ultime recours pour accéder à une attention féminine minimale ou à des faveurs sexuelles marginales.
Ces pratiques renforcent enfin l’autosurveillance, la culpabilisation et la conformité aux normes internes du groupe. Les récits de transformation corporelle fonctionnent comme des témoignages édifiants, tandis que l’échec du looksmaxxing alimente le fatalisme de la Black Pill. L’ensemble produit une dynamique d’emprise ritualisée caractéristique des dispositifs sectaires, où la souffrance corporelle devient à la fois preuve d’engagement idéologique et instrument de contrôle social.
Pop culture et luttes pour l’hégémonie symbolique
Les œuvres de la culture populaire sont massivement réinterprétées et intégrées par les communautés incels afin de légitimer leur vision du monde[[25]]. Des films comme Matrix, Fight Club ou Joker sont détournés de leur portée critique pour devenir des matrices idéologiques simplifiées, mobilisables dans un récit de victimisation masculine.

Matrix est ainsi réduit à l'allégorie de la « Red Pill » : le héros éveillé serait celui qui perçoit la vérité cachée d’un monde dominé par les femmes et les normes féministes, occultant entièrement la critique du contrôle systémique, du capitalisme technologique et de l’aliénation portée par le film. Fight Club est relu comme un manifeste de réactivation viriliste : Tyler Durden devient une figure prophétique appelant à la destruction d’une société jugée décadente, alors même que l’œuvre met en scène l’autodestruction narcissique, totalitaire et suicidaire de cette logique. Joker, enfin, est mobilisé pour justifier le passage à l’acte violent : la souffrance sociale du personnage est isolée de toute critique institutionnelle pour être réinterprétée comme la preuve que la violence individuelle constitue une réponse légitime à l’humiliation masculine.

Plus largement, les personnages masculins en lutte contre une société perçue comme oppressive et subversive sont systématiquement réappropriés et investis d’une valeur exemplaire, indépendamment de leur moralité souvent douteuse, voire ouvertement perverse. Patrick Bateman, tueur méthodique d’American Psycho, en constitue un archétype : figure du looksmaxing et de la virilité optimisée, il excelle en apparence dans la performance professionnelle comme dans la mise en scène de sa désirabilité. Il incarne la masculinité hégémonique de son époque avant d’être rattrapé par un ordre social normatif qui le condamne à l’effondrement.

À rebours d’un Thelma & Louise masculinisé, Bateman ne s’émancipe pas par la fuite, mais s’achemine inexorablement vers une fin tragique et redoutée, qui le réinscrit dans un réel banal, conformiste et mortifère. Il fonctionne ainsi comme une métaphore du chemin de croix incel : une lutte obsessionnelle pour atteindre l’excellence, promise à l’échec, où l’optimisation de soi ne mène qu’à une médiocrité ressentie comme prédestinée et irréversible.
Dans une perspective gramscienne, cette appropriation relève d’une lutte pour l’hégémonie culturelle[[26]]. En détournant des œuvres largement partagées, les incels produisent un langage commun, immédiatement reconnaissable et émotionnellement chargé, qui naturalise leur lecture du monde et facilite l’adhésion idéologique. Ces récits fonctionnent comme des mythes politiques simplifiés, opposant éveillés et endormis, dominants et dominés, traîtres et élus.
Comme l’a montré bell hooks, la culture populaire devient alors un espace privilégié de projection des angoisses masculines face à l’érosion des privilèges patriarcaux[[27]]. Des œuvres initialement critiques de la domination ou de la violence masculine sont inversées pour consolider une mythologie réactionnaire où l’homme se vit simultanément comme victime d’un système injuste, héros incompris et justicier légitime. Cette relecture permet de naturaliser la haine des femmes et de disqualifier toute analyse structurelle des rapports de pouvoir, remplacée par un récit individualisant du ressentiment. L’incel s’y réduit alors à une posture essentiellement désirante, vorace et aigrie, gouvernée par la convoitise et la frustration, où le désir devient à la fois moteur idéologique et justification de la violence symbolique ou réelle.

Conclusion
Les communautés incels apparaissent ainsi comme des formations idéologiques hybrides, à la croisée de l’entre-soi numérique, des mythologies néofascistes et des dispositifs sectaires d’emprise. En naturalisant les rapports de genre et en les réorganisant autour d’une hiérarchie biologique fantasmée, elles produisent une vision du monde profondément réactionnaire, où la figure du surhomme structure un imaginaire de domination et de ressentiment. La misogynie y fonctionne comme un opérateur central de désignation de l’ennemi, selon une logique comparable à celle de l’antisémitisme dans le fascisme historique : construction d’un groupe supposément tout-puissant, accusé de manipuler les structures sociales, sexuelles et symboliques, et rendu responsable du malheur collectif.
Cette idéologie repose sur une temporalité bloquée, hantée par un passé mythifié et un futur déclaré impossible, qui neutralise toute perspective émancipatrice. En substituant à l’analyse structurelle des rapports de pouvoir un récit complotiste, biologisant et fataliste, les communautés incels transforment la souffrance sociale en justification de la haine et, parfois, du passage à l’acte violent. Comprendre ces dynamiques ne relève donc pas seulement de l’étude des masculinités contemporaines ou des cultures numériques, mais constitue un enjeu central pour l’analyse des nouvelles formes de radicalisation idéologique et des violences politiques émergentes à l’ère des plateformes.
Pour en savoir plus…


[[1]]: Ging, Debbie. 2017. « Alphas, Betas, and Incels: Theorizing the Masculinities of the Manosphere ». Men and Masculinities 22(4). doi:10.1177/1097184X17706401.
[[2]]: DiBranco, Alex. 2020. « Male Supremacist Terrorism as a Rising Threat ». International Centre for Counter-Terrorism - ICCT. https://icct.nl/publication/male-supremacist-terrorism-rising-threat (14 janvier 2026).
[[3]]: Theweleit, Klaus. 2016. Fantasmâlgories. L’Arche.
[[4]]: Fisher, Mark. 2025. Le Réalisme capitaliste: N’y a-t-il aucune alternative ? entremonde. / 2009. Capitalist Realism: Is There No Alternative? Winchester: Zero Books.
[[5]]: Sunstein, Cass R. 2018. #Republic: Divided Democracy in the Age of Social Media. Princeton University Press.
[[6]]: Lifton, Robert Jay. 1989. Thought Reform and the Psychology of Totalism: A Study of « Brainwashing » in China. UNC Press Books.
[[8]]: Dickel, Valerie, et Giulia Evolvi. 2023. « “Victims of feminism”: exploring networked misogyny and #MeToo in the manosphere ». Feminist Media Studies 23(4): 1392‑1408. doi:10.1080/14680777.2022.2029925.
[[9]]: Wessinger, Catherine. 2000. How the Millennium Comes Violently: From Jonestown to Heaven’s Gate. Seven Bridges Press.
[[10]]: Cornnell, Raewyn. 2022. Masculinités - Enjeux sociaux de l’hégémonie. Amsterdam.
[[12]]: Theweleit, K. (1977). op. cit.
[[13]]: Mosse, George Lachmann. 1985. Nationalism and Sexuality: Respectability and Abnormal Sexuality in Modern Europe. H. Fertig.
[[14]]: Guillaumin, Colette. 2016. Sexe, race et pratique du pouvoir. Les Éditions iXe.
[[15]]: Derrida, Jacques. 2024. Spectres de Marx: L’État de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale. Seuil.
[[16]]: Fisher, M. (2009). op. cit.
[[17]]: Berlant, Lauren. 2011. Cruel Optimism. Duke University Press.
[[18]]: Hall, John R., Philip D. Schuyler, et Sylvaine Trinh. 2005. Apocalypse Observed: Religious Movements and Violence in North America, Europe and Japan. Routledge.
[[19]]: DiBranco, Alex. 2020. op. cit.
[[20]]: Bugliosi, Vincent, et Curt Gentry. 2001 [1974]. Helter Skelter: The True Story Of The Manson Murder. W. W. Norton & Company.
[[21]]: Lifton, Robert Jay. 2000. Destroying the World to Save It: Aum Shinrikyo, Apocalyptic Violence, and the New Global Terrorism. Macmillan + ORM.
[[22]]: Ging, D. (2017). op. cit.
[[23]]: Federici, Silvia. 2004. Caliban and the Witch. Autonomedia.
[[24]]: Illouz, Eva. 2023. Consuming the Romantic Utopia: Love and the Cultural Contradictions of Capitalism. University of California Press.
[[25]]: Jenkins, Henry. 2008. Convergence Culture: Where Old and New Media Collide. NYU Press.
[[26]]: Gramsci, Antonio. 2022. Cahiers de prison. Anthologie. Éditions Gallimard.
[[27]]: hooks, bell. 2021. La volonté de changer - les hommes, la masculinité et l’amour. DIVERGENCES.




