Rendre justice autrement : sortir de la punition, entrer dans le care
Un documentaire qui révèle un choc entre justice et normes sociales : magistrates parlent la langue du droit, tandis que les prévenus s’expriment depuis des codes moraux hérités du patriarcat, incapables de saisir la portée légale de leurs actes.
TL;DR
Un documentaire qui révèle un choc entre justice et normes sociales : magistrates parlent la langue du droit, tandis que les prévenus s’expriment depuis des codes moraux hérités du patriarcat, incapables de saisir la portée légale de leurs actes. La scénographie renforce cette dissymétrie. Pour accéder à la responsabilité, il faudrait clarté, care et outils sociaux. Une justice réellement réparatrice exigerait écoute, accompagnement et transformation institutionnelle.
Un choc des postures judiciaires et sociales
Cette analyse synthétise diverses lectures et discussions autour du documentaire Je vais te tuer, diffusé sur Arte. Valérie Rey-Robert et Noëlla (Nos alliés les hommes) ont partagé leurs lectures personnelles du film sur leurs profils respectifs. Mon propos se veut complémentaire : tandis que Valérie Rey-Robert[[1]] aborde les enjeux de fond — récidive, facteurs criminogènes, absence de dispositifs efficaces —, Noëlla, insiste sur la nécessité d’intégrer une véritable dimension de care dans la réponse judiciaire. Ici, j’examinerai plus la structure formelle du film, le dispositif scénique du tribunal et les mécanismes qui, dès l’audience, empêchent l’accès à la responsabilité en bloquant le dialogue.
Mise en image et dispositif scénographique : l’accent sur la hiérarchie
Le dispositif visuel du documentaire est volontairement resserré et austère : fonds unis, couleurs ternes, cadrages minimalistes. Cette uniformité donne l’impression que toutes les affaires se ressemblent et se valent. Le contraste est aussi symbolique : la scénographie du tribunal met en scène une hiérarchie verticale évidente — juges en hauteur, robes élégantes, maquillage impeccable — face aux tenues simples et austères des prévenus et des victimes en contrebas. Ce contraste vestimentaire et spatial crée une forme de lutte des classes visuelle, renforçant l’idée d’une justice punitive plutôt que réparatrice.
Le montage accentue cette verticalité : les magistrates sont filmées frontalement, tandis que les prévenus sont souvent captés de biais ou dans des champs/contrechamps latéraux, parfois le visage dissimulé. Cette dissymétrie visuelle traduit une dissymétrie de légitimité.
Il se joue ici quelque chose que Simon Lemoine nomme "microviolence", dans la continuité de Foucault [[2]]. Un régime de pouvoir redoutablement efficace qui se fait invisible, enfermant les protagonistes dans des dispositifs sociaux inextricables et inconfortables qui les dépassent et les sidèrent. Sidération des juges qui peinent à obtenir leurs réponses. Sidération des prévenus dépassés par la teneur de la procédure. Sidération des victimes qui assistent aux dialogues de sourds que présente le documentaire sans savoir si leur aspiration à la justice sera satisfaite.
Interactions : l’asymétrie entre droit et morale
Le cœur des incompréhensions réside dans une asymétrie structurelle : les magistrats parlent depuis la loi, tandis que les prévenus parlent depuis l’honneur, la morale, le contexte — voire depuis des normes sociales intériorisées depuis l’enfance.
Comme l'explique Raewyn Connell[[3]], les hommes ne perçoivent pas leurs actes comme violents parce que ces actes s’inscrivent dans des normes de masculinité “ordinaires”. De fait, ils jugent leurs comportements à travers le prisme des intentions, pas des effets (aveuglement praxique) car leurs actes se situent hors du cadre légal mais dans le cadre moral du patriarcat. Ainsi, ils ne peuvent pas être des criminels. Le patriarcat produit ces "zones grises" où la violence n'est pas perçue comme illégale tant qu'elle est produite par le groupe hégémonique pour réguler les groupes dominés.
C’est un conflit des codes. Les hommes reconnaissent les faits tels qu'ils ont été énoncés, mais pas les intentions qu’on leur attribue. Ils s’expliquent par les circonstances, par ce qu’ils croient être des règles relationnelles légitimes et beaucoup disent se conformer à une règle qu’ils ont apprise.
L’exemple cité par Valérie Rey-Robert – « elle se sentait enfermée » / « je la sortais » – illustre l’ambiguïté possible entre compréhension littérale et incompréhension culturelle. Le documentaire ne dit pas si c’est une maladresse de langage ou une stratégie rhétorique du juge, mais dans les deux cas l’échange révèle la fragilité du cadre linguistique et impose la polysémie comme une frontière, un territoire exotique.
Sarcasme, ironie, démonstrations par l’absurde : ces outils discursifs désarçonnent les prévenus et les infantilisent. Le ton moralisateur ou moqueur renforce leur posture de défiance et les éloigne de toute possibilité de compréhension réelle. Ils s’enferment. Comme le soulignent Valérie Rey-Robert et Noëlla, simplifier la langue, expliciter les concepts et éliminer les tournures abstraites est une première étape vers une posture empathique — condition d’un accès à la responsabilité.
Les accusés : désynchronisation sociale et absence d’outils conceptuels
Une part importante des prévenus semble incapable de saisir la nature, la portée et la valeur de leurs actes : où microviolences et masculinité hégémonique se confrontent.
Les violences (conjugales) traversent toutes les classes sociales, mais ceux qui comparaissent sont majoritairement des hommes des classes populaires, aux ressources linguistiques limitées, qu’illustre le film. Les codes bourgeois du langage judiciaire creusent un gouffre socioculturel tant sémantique que symbolique.
Certains ne nomment jamais la violence commise ; d’autres confondent amour, contrôle, désir et domination. Ils se perçoivent comme de « bons gars », persuadés d’avoir simplement agi dans le cadre d’une norme familiale ou conjugale qu’ils croyaient légitime. Concrètement, ils paraissent surtout ne pas avoir les mots pour dire.
L’humiliation implicite — dans les tons, les regards, la position dominante, le sarcasme — est tolérée en raison du rapport d’autorité judiciaire. Elle apparait contre-productive : hésitations, défiances, fermetés abruptes traduisent moins une défense qu’un désir d’être compris. Ils ne peuvent assumer la responsabilité de leurs actes parce que personne ne leur en transmet la portée de manière accessible.
Le droit a évolué plus vite que les normes sociales que ces hommes ont intégrées. Ils opposent à la loi leur vision d’« homme légitime », celle qu’ils ont apprise — souvent de façon confuse et violente avec candeur ou rigidité dans une forme d’asynchronie sociale.
Pour une justice réparatrice : intégrer le care au-delà de la punition
Valérie Rey-Robert affirme une réalité brutale : « Nous ne savons pas stopper la récidive masculine. » La justice ne peut se contenter de la punition. La violence ne disparaît pas par injonction morale. Il faut agir sur les déterminants : logement, emploi, addictions, santé mentale, parcours de vie. L’approche réparatrice exige de traiter ces facteurs criminogènes.
Selon Noëlla, la justice doit explicitement intégrer le care : non pour excuser mais pour transformer. Cela suppose que les auteurs comprennent réellement le sens de la sentence et soient accompagnés dans cette compréhension. Cela implique une écoute authentique, pas uniquement une évaluation morale.
La justice représentée dans le film est très féminine : majoritairement des juges femmes[[4]], ce qui alimente dans les espaces masculinistes l’idée d’une justice « misandre » et que ce documentaire se fera fort de renforcer. Cette perception, même infondée[[5]], produit de la réticence. Peut-être qu’une paire de juges homme/femme pourrait symboliquement dégenrer l’autorité ? Une scénographie plus horizontale – à l’image de certains bureaux de JAF — pourrait atténuer les blocages inhérents à ces procédures.
Conclusion
Valérie Rey-Robert et Noëlla insistent sur la nécessité d’investir massivement dans l’accompagnement social et psychologique des auteurs. Cet investissement n’aura d’effet que si l’institution judiciaire elle-même se transforme : posture de soin, accès facilité à la compréhension, dispositifs scénographiques et linguistiques repensés. Une justice véritablement réparatrice exige une justice qui se donne les moyens — matériels, symboliques et relationnels — de créer les conditions du dialogue[[6]].
Lectures


[[1]]: Les hommes violents : prévenir récidive et réitération, 26/11/2015
[[2]]: Lemoine, Simon. 2017. Micro-violences. Les régimes du pouvoir au quotidien. CNRS editions.
[[3]]:Connell, Raewyn. 2024. Des masculinités : hégémonie, inégalités, colonialité. Paris: Payot.
[[4]]: Mouhanna, Christian. 2023. « La magistrature française entre féminisation et managérialisation ». Trayectorias Humanas Trascontinentales (10). doi:10.25965/trahs.5218.
[[5]]: « Un traitement différencié des femmes ? – Observatoire des disparités dans la justice pénale ». https://observatoire-disparites-justice-penale.fr/la-reponse-penale-des-tribunaux/un-traitement-differencie-des-femmes/
[[6]]: Tronto, Joan C. 2009. Un monde vulnérable: pour une politique du care. La Découverte.