Les identités patriarcales
Race et genre partagent une structure de domination. En transposant l’échelle de Hesse aux rapports de genre, on peut situer les postures face au patriarcat, de l’adhésion à la domination masculine à l’engagement critique et à la transformation structurelle des rapports de pouvoir.
TL;DR
Les rapports de race et de genre ne sont pas identiques, mais ils reposent tous deux sur la naturalisation de rapports de domination. Dans certains contextes historiques (esclavage, colonialité) ils se construisent même conjointement, ce qui rend difficile de les penser séparément. Cette proximité structurelle permet de transposer certains outils d’analyse du fait racial vers l’étude du sexisme. C’est le cas de l’échelle des « identités blanches » proposée par Barnor Hesse, qui décrit différentes positions possibles face au racisme structurel. En la croisant avec des travaux issus des feminist, gender et masculinity studies, on peut construire une typologie des postures individuelles face au patriarcat. Cette échelle ne classe pas les individus moralement : elle cartographie des positions discursives selon trois dimensions principales : reconnaissance du patriarcat, interprétation des inégalités et degré d’engagement politique. Appliquée aux controverses en ligne, elle permet de situer les acteurs sur un continuum allant de l’adhésion explicite à la domination masculine à des positions critiques visant sa transformation structurelle. Elle offre ainsi un outil analytique pour comprendre la dynamique des débats autour des savoirs féministes sur les réseaux sociaux.
Si la race et le genre ne sont pas vraiment la même chose, elles partagent un certain nombre de propriétés. Ces deux concepts sont issus de la naturalisation d’un rapport de domination; ils se fabriquent mutuellement dans certains contextes (esclavage, colonialité) et il est impossible de les penser isolément. Cette similarité structurelle permet d'imaginer qu'on puisse transposer les outils d'analyse et de description du fait racial pour décrire le fait sexiste et les rendre exploitables dans le contexte des controverses sur les réseaux sociaux.
L'échelle de Hesse
Barnor Hesse a produit les 8 identités blanches, un outil de description des postures individuelles face à la domination dans un contexte racial. Son modèle est utilisé dans des ateliers antiracistes ou de formation à la « blanchité » pour montrer différentes positions possibles des personnes blanches face au racisme et à la suprématie blanche. Il ne s'agit pas d'une typologie psychologique des individus, mais d'une carte des positions politiques possibles dans un système racial (ici, nord-américain).


Présentation du concept par Britanie (@culturedoree sur Instagram & Threads)
Le modèle de Hesse produit un gradient qui situe un individu en fonction de sa reconnaissance du racisme structurel, et son niveau d'engagement politique pour le combattre. Il permet de penser la blanchité comme une position structurelle et non une identité biologique. Cette échelle expose le fonctionnement de la blanchité comme
- une norme invisible;
- une identité raciale impensée;
- un fait qui concerne aussi les non-Blancs.
Si cette classification est discutable car considérée comme moraliste et militante, elle devient justement pertinente quand employé pour qualifier des postures morales et militantes. Les simplifications sociologiques et culturelles qu'elle dessine sont à l'image de certaines postures de controverses, caricaturales mais effectives. Si l'on le transpose aux controverses en ligne, elle devient très pertinente.
Les échelles patriarcales
Pour le patriarcat, il existe de nombreux modèles partiels. Peu décrivent les positions subjectives des individus.
Le "modèle patriarcal" de Sylvia Walby[[1]], le "patriarcal bargain" de Deniz Kandiyoti[[2]], la "domination vs partenariat" de Riane Eisler[[3]], la "kyriarchie" d'Elisabeth Schüssler Fiorenza[[4]], les "masculinités" de Raewyn Connell[[5]], l’échelle de "conscience du privilège masculin" de Michael Kimmel[[6]], l'échelle du "backlash" de Susan Faludi[[7]], la "réflexivité masculine" de Daniel Welzer-Lang et Jef Hearn[[8]],… Toutes ces échelles décrivent très bien le degré d'adhésion au patriarcat, les zones ambivalentes et la position critique, mais aucune ne combine une approche subjective, structurelle et politique comme dans l'échelle de Hesse. En combinant sa typologie avec celles issues des feminist, gender et masculinity studies, on peut envisager un modèle synthétique, décrivant des positions individuelles plus précises, face au patriarcat et indépendamment du genre.
Classification analytique simplifiée
- • Suprémacistes patriarcaux
Position qui assume explicitement la hiérarchie entre les sexes. La domination masculine est présentée comme naturelle, biologique ou voulue par un ordre social ou divin. Le féminisme est perçu comme une menace à combattre. Cette posture s’appuie souvent sur une biologie essentialiste et peut aller jusqu’à revendiquer un droit de contrôle sur les femmes.
Exemples : Elliot Rodger, Daryush Valizadeh, certains courants incels ou MGTOW radicaux. - • Réactionnaires.
Position opposée aux transformations féministes contemporaines. La hiérarchie des sexes n’est pas toujours présentée comme naturelle, mais comme issue d’une tradition ou d’un ordre social éprouvé. Le féminisme est accusé d’aller « trop loin » et de menacer la famille, la masculinité ou les valeurs traditionnelles.
Exemples : Andrew Tate, Matt Walsh, Éric Zemmour, certains influenceurs de la Manosphère. - • Victimistes
Position fondée sur un renversement victimaire : les hommes seraient les véritables victimes du système social. Le patriarcat est nié ou présenté comme un mythe féministe. Les violences et inégalités sont systématiquement symétrisées à l’aide de statistiques sur le suicide, les morts au travail ou la garde des enfants.
Exemples : mouvements Men's Rights Activists, Warren Farrell, certaines associations de pères. - • Défensifs
Position reconnaissant certaines inégalités entre femmes et hommes, mais sans analyse structurelle. Les problèmes sont interprétés comme des cas individuels ou des dérives ponctuelles. Les différences de genre sont souvent naturalisées ou justifiées par la tradition. Le concept de patriarcat est généralement rejeté.
Exemples : Jordan Peterson, Michel Onfray, Alain Finkielkraut. - • Égalitaristes libéraux
Position favorable à l’égalité entre les sexes mais pensée dans un cadre individualiste. Les inégalités sont expliquées par les choix, les trajectoires ou le mérite individuel plutôt que par des rapports de pouvoir. Les analyses structurelles du patriarcat sont souvent jugées excessives.
Exemples : Steven Pinker, Élisabeth Badinter, Emmanuel Macron. - • Réflexifs
Position reconnaissant le patriarcat comme structure sociale. Les normes masculines, la socialisation de genre et les privilèges associés font l’objet d’une analyse critique. Les savoirs féministes sont mobilisés pour comprendre comment les institutions et les comportements reproduisent les inégalités.
Exemples : Michael Kimmel, Raewyn Connell, Francis Dupuis-Déri. - • Alliés contre le patriarcat
Position d’engagement actif contre le sexisme. Elle combine analyse du patriarcat, pédagogie politique et intervention dans l’espace public. Les acteurs cherchent à expliquer les mécanismes de domination et à encourager les hommes à participer aux mobilisations pour l’égalité.
Exemples : Jackson Katz, Tony Porter, Rose Lamy, collectifs comme Nous Toutes. - • Refondateurs
Position qui vise une transformation profonde des rapports de genre. Le patriarcat est analysé comme un système inscrit dans les institutions, les normes sociales et les processus de socialisation. L’approche est souvent intersectionnelle et propose de refonder les structures sociales pour dépasser ces rapports de domination.
Exemples : bell hooks, Judith Butler, Angela Davis, Virginie Despentes.
Pour quoi faire ?
Cette échelle est un outil pour situer les individus (femmes et hommes), face aux privilèges de genre et à l'engagement politique ou théorique contre le patriarcat. L'échelle décrit les positions discursives des individus, ce qui peut les associer à plusieurs grades ou les situer entre deux positions. Il permet aussi de situer des groupes idéologiques ou politiques à partir de leurs actions et déclarations. Ce n'est pas un détecteur de masculinistes ou d'alliés, mais un outil pour penser les identités discursives face au patriarcat. Le temps, l’éducation, l’engagement, les choix peuvent faire évoluer la position sur cette échelle qui reste partielle et arbitraire.
Et plus précisément ?
Cette typologie nomme le rapport au patriarcat hors de l'opposition genrée. Grâce à elle, on peut alors situer:
- de femmes occupant des positions antiféministes
- des hommes occupant des positions antipatriarcales critiques
- des groupes idéologiques positionnés sur ce spectre
- une circulation entre les positions intermédiaires.
La classification simpliste : masculinistes/féministes, si elle est pratique dans le langage courant, ne permet pas de situer de façon cohérente le clivage qui existe au niveau opérationnel dans le débat. En s'appuyant sur 3 marqueurs que sont la reconnaissance du patriarcat, interprétation des inégalités et le niveau d’engagement politique. Portant seulement sur les prémices des échanges et pas leur ancrage dans le réel, il permet de les catégoriser sans plaquer de grille morale sur le contenu des débats.
Cette classification permet de mettre en évidence la superstructure du débat autour des controverses relatives aux savoirs féministes. Elle les situe dans un espace tridimensionnel qui permet de qualifier clairement des postures ambiguës ou ambivalentes dans le discours. S'agissant d'un outil normatif, elle ne pose que le cadre préliminaire à une analyse plus poussée mais permet de nommer efficacement les postures des protagonistes.















Annexe : classification analytique détaillée
Si on se base sur le déclaratif et le fond des arguments apportés par un texte dans un discours ou une discussion sur les questions de genre, de féminisme ou de patriarcat sur les réseaux sociaux, on peut établir une classification des positions par rapport au patriarcat.
1/ Les Suprémacistes Patriarcaux
Caractéristique générale : adhésion explicite à la hiérarchie des sexes.
La domination masculine est considérée comme naturelle, biologique ou voulue par l’ordre social ou divin. Le féminisme est perçu comme une menace illégitime.
La supériorité masculine découle d'un fait biologique, génétique et d'une évolution naturelle. Les compétences du masculin le rendent compétent à l'exercice du pouvoir et à la domination. Le fait social découle du biologique et s'inscrit dans une anthropologie déterministe. Le féminisme est perçu comme une idéologie absurde et contrenature qui doit ouvertement être combattue. Revendication de droit sexuel sur les femmes.
Structure argumentative : naturalisation + hostilité explicite
Marqueurs typiques : « les hommes sont naturellement faits pour… » « les femmes doivent rester à leur place » « le féminisme détruit la civilisation » « les femmes doivent obéir / être dirigées » « droit sexuel / reproduction / soumission »
Rhétorique : biologie essentialiste violence verbale ou appel à la domination
Forme : misogynie forte et agressivité systématique pouvant aller jusqu'au meutres/attentats terroristes. Entrave aux droits reproductifs.
Exemples : MGTOW-INCEL Blackpill et Redpill radicaux, Proud Boys, Elliot Rodger, Daryush Valizadeh, Nathan Larson, Boris Le Lay, Steven Anderson, courants religieux ultra-patriarcaux (fondamentalismes), Nick Land
2/ Les Réactionnaires :
Caractéristique générale : opposition active aux transformations féministes contemporaines.
La hiérarchie n’est pas toujours revendiquée comme naturelle mais comme issue d’une tradition ou d’un ordre social éprouvé.
Ils sont opposés à un féminisme qu'ils décrivent comme radical et source d'excès. Les mouvements qu'ils dénoncent remettent en cause un ordre des genres traditionnel. Moins ancrés dans une domination "naturelle", ils se réclament d'une histoire et d'une tradition qui ont fait leurs preuves et que le féminisme perturbe. Ils ancrent dans la conjugalité et le patrilinéage.
Structure argumentative : tradition menacée
Marqueurs : « avant ça fonctionnait très bien » « le féminisme va trop loin » « on ne peut plus rien dire » « la masculinité est attaquée » « les valeurs traditionnelles »
Rhétorique : nostalgie défense de l’ordre social critique morale du féminisme
Forme : misogynie forte et agressivité verbale et symbolique. Banalisation des VSS
Exemples : MGTOW-INCEL Redpill, influenceurs Manosphère, Andrew Tate, Rollo Tomassi, Matt Walsh, Éric Zemmour, Mathieu Bock-Côté, Papacito, Thaïs d’Escufon, AD LAurent, Mathieu Bock‑Côté, Le Raptor, Papacito, La Manif pour tous, Abu Ibraheem Hussnayn, tradwives chrétiens, réseaux religieux conservateurs antiféministes, Rassemblement National, Reconquête!,
3/ Les Victimistes :
Caractéristique générale : renversement victimaire des rapports de domination[[9]].
Les hommes sont présentés comme les véritables victimes du système social, et le patriarcat comme une fiction ou une exagération féministe.
C'est une posture qui se veut critique sur l'évolution sociale vécue comme un . Par une symétrisation systématique des violences et des faits de la domination, ils relativisent la réalité vécue par les femmes. Elles auraient trop de pouvoir et le système serait une gynocratie invisible.
Structure argumentative : renversement victimaire
Marqueurs : « les hommes sont les vraies victimes » « les femmes ont tous les droits » « la gynocratie » « personne ne parle des hommes » « les hommes meurent plus / se suicident plus »
Rhétorique : symétrisation statistique dénonciation d’un biais médiatique accusation d’injustice envers les hommes
Forme : misogynie argumentative et posture victimaire. Encrage dans une logique complotiste, crise de la masculinité, communauté
Exemples : Men's Right Activist, Paul Elan, Warren Farell, protestantisme évangélique conservateur, Promise Keepers, Focus on the Family, Opus Dei, ManKind Project, Pascal Praud, Yann Moix,Assim Al-Hakeem, Judaïsme Orthodoxe Conservateur, Némésis, Nous Vivoons, SOS Papa, Jamais Sans Papa, Papa est le Loup, Pères en Colère
4/ Les Défensifs
Caractéristique générale : reconnaissance partielle des inégalités sans analyse structurelle.
Les problèmes sont interprétés comme des dérives individuelles ou contextuelles. Les différences entre sexes sont naturalisées ou justifiées par la tradition.
Les inégalités entre femmes et hommes sont reconnues, mais elles sont attribuées à des dérives individuelles ou à des contextes particuliers. Le patriarcat n’est pas envisagé comme un système social, mais plutôt comme un effet statistique ou le résultat d’opportunités individuelles. Les violences sont interprétées comme des comportements déviants, des maladresses ou des pathologies. Les différences entre les sexes sont perçues comme naturelles ou spirituelles, sans être explicitement hiérarchisées. Les rôles de genre sont généralement justifiés par la tradition.
Structure argumentative : reconnaissance minimale + neutralisation
Marqueurs : « il y a des problèmes mais… » « ce sont des cas individuels » « il ne faut pas généraliser » « il y a des hommes et des femmes différents » « c’est la nature humaine »
Rhétorique : moralisation refus du terme patriarcat explication par la nature ou la psychologie
Forme : forte moralisation du débat, critique modérée du féminisme, neutralisation des questions de genre, refus de logiques systémiques.
Exemples : Jordan Peterson, Douglas Murray, théologie des complémentarités homme/femme, Southern Baptist Theological Seminary, John Piper, Abd al-Rahman al-Sudais, François-Xavier Bellamy, Ron DeSantis, François-Xavier Bellamy, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, Natacha Polony, Guillaume Bedos, Nino Arial, Les Républicains
5/ Les égalitaristes Libéraux
Caractéristique générale : adhésion au principe d’égalité dans un cadre individualiste.
Les inégalités sont expliquées par les choix individuels et les trajectoires personnelles plutôt que par des rapports de pouvoir structurels.
L’égalité entre femmes et hommes est affirmée comme principe, mais pensée avant tout dans un cadre individualiste. Les inégalités sont interprétées à travers un discours méritocratique : elles seraient liées aux choix, aux efforts ou aux trajectoires personnelles. Les rapports de pouvoir sont neutralisés au profit d’une vision abstraite de l’égalité des chances. Les analyses structurelles du patriarcat sont rejetées ou jugées excessives. Les progrès de l’égalité sont ainsi envisagés comme le résultat d’évolutions individuelles plutôt que de transformations systémiques. À la hiérarchie morale ou traditionnelle est préférée une division genrée de la société sur base de compétences.
Structure argumentative : égalité abstraite
Marqueurs : « je suis pour l’égalité » « chacun doit réussir selon son mérite » « il faut l’égalité des chances » « les choix individuels expliquent les écarts » « les quotas sont problématiques »
Rhétorique : individualisme méritocratie neutralisation des rapports de pouvoir
Forme :universalisation des rapports, hiérarchisation sociale basée sur le mérite, humanisme libéral, plafond de verre, égalité morale affirmée, discrimination positive, structure sociale minimisée.
Exemples : Steven Pinker, Christina Hoff Sommers (equity feminism), Camille Paglia, Claudia Goldin, Emmanuel Macron, Bruno Solo, Justin Trudeau, Gabriel Attal, Élisabeth Badinter, Raphaël Enthoven, Renaissance, Démocrates Américains
6/ Les Réflexifs
Caractéristique générale : reconnaissance du patriarcat comme structure sociale.
Les normes de genre et les privilèges associés font l’objet d’une analyse critique, souvent nourrie par les savoirs féministes.
Le patriarcat est reconnu comme une structure sociale qui organise les rapports entre les sexes. Les inégalités ne sont plus interprétées comme de simples effets individuels mais comme le produit de rapports de pouvoir historiquement construits. Les normes masculines font l’objet d’une analyse critique et les privilèges masculins deviennent un objet de réflexion. Cette position s’accompagne d’une attention aux savoirs féministes et d’une volonté de comprendre comment les socialisations et les institutions reproduisent ces rapports de domination.
Structure argumentative : lecture sociologique
Marqueurs : « c’est un système » « socialisation de genre » « normes masculines » « privilèges masculins » « construction sociale »
Rhétorique : explication sociologique nuance pédagogie
Forme : interrogation de la socialisation masculine, reconnaissance du patriarcat, analyse critique des normes masculines, diffusion des savoirs féministes, contre-discours face à la Manosphère.
Exemples : Michael Kimmel, Raewyn Connell, Jeff Hearn, Francis Dupuis-Déri, Éric Fassin, Ivan Jablonka, Victoire Tuaillon, Christine Delphy, Thomas Piet
7/ Les Alliés contre le Patriarcat
Caractéristique générale : engagement actif contre le sexisme.
Cette position implique une dénonciation publique du patriarcat et une participation aux mobilisations pour l’égalité.
Le patriarcat est reconnu comme un système de domination et fait l’objet d’une dénonciation publique. Cette position se traduit par un engagement actif contre le sexisme, à travers la participation aux mobilisations féministes et la prise de parole dans l’espace public. Les acteurs cherchent également à produire une forme de pédagogie politique : expliquer les mécanismes de domination, relayer les savoirs féministes et encourager une prise de conscience collective des rapports de pouvoir.
Structure argumentative : pédagogie + confrontation
Marqueurs : « le patriarcat produit ces violences » « il faut écouter les femmes » « il faut déconstruire la masculinité » « ce discours est masculiniste » « les hommes doivent agir »
Rhétorique : dénonciation publique pédagogie militante confrontation avec les discours antiféministes
Forme : pédagogie de pair-à-pair pour les hommes, posture hostile envers le patriarcat, dénonciation publique du sexisme, soutien aux initiatives féministes
Exemples : Ni Putes Ni Soumises, Nous Toutes, Le Planing Familial, La Barbe Jackson Katz, Tony Porter (A Call to Men), Francis Dupuis-Déri, Éric Fassin, Ivan Jablonka, Thomas Messias, Usul, Geoffroy de Lagasnerie, Thomas Piet, Rose Lamy
8/ Les Refondateurs
Caractéristique générale : projet de transformation structurelle des rapports de genre.
Le patriarcat est analysé comme un système institutionnel et culturel devant être profondément transformé, souvent dans une perspective intersectionnelle.
Le patriarcat est analysé comme une structure profondément inscrite dans les institutions, les normes sociales et les processus de socialisation. Cette position vise une transformation structurelle des rapports de genre, impliquant une critique systémique du patriarcat et une remise en question des institutions qui le reproduisent. L’analyse s’inscrit généralement dans une approche intersectionnelle attentive à l’articulation des rapports de pouvoir. Elle s’accompagne d’une réflexion sur la socialisation de genre et sur les conditions sociales nécessaires à une refondation durable des normes.
Structure argumentative : critique systémique
Marqueurs : « système patriarcal » « intersectionnalité » « structures de domination » « transformation des institutions » « déconstruction des normes de genre »
Rhétorique : analyse théorique critique institutionnelle projet de transformation sociale
Forme : activisme féministe, perspective post-patriarcale, critique systémique du patriarcat, transformation des institutions, encrage fort à gauche du spectre politique, convergence avec les luttes sociales et environnementales.
Exemples : bell hooks, Jeff Hearn, Angela Davis, Judith Butler, Raewyn Connell, Christine Delphy, Elsa Dorlin, Françoise Vergès, Paul B. Preciado, Virginie Despantes, Mark Fisher
ANNEXE : Exemples d'usage
Situer le propos d'un discours, d'une annonce publique. ici des bribes de textes issus d'un échange public





À partir d'une discussion plus longue, on peut tracer le profil de chaque participant en fonction d'indices subjectifs et de structures argumentatives typiques de chaque position. De là, on peut voir comment se structurent les conflictualités. Quels ressorts idéologiques sont mobilisés et comment la symétrie des échanges se produit.
1 — Profil 1
Position : Échelon 2 — Antiféminisme rationalisé / masculinisme argumentatif
Indices : Contestation explicite du patriarcat comme structure. Mobilisation d’études scientifiques pour contester l’analyse féministe. Relativisation statistique des violences masculines. Dénonciation d’un traitement médiatique asymétrique.
Exemples :
« ce n'est pas une question de patriarcat mais de dynamique relationnelle »
« phénomène statistiquement marginal »
« invention idéologique »
« si la violence était structurellement masculine ces chiffres seraient impossibles »
Structure argumentative : Relativisation statistique des violences masculines. Mobilisation d’autorités scientifiques pour contester la lecture féministe. Critique d’un traitement médiatique et institutionnel jugé asymétrique. Redéfinition du phénomène comme dynamique relationnelle plutôt que structure sociale.
2 — Profil 2
Position : Échelon 6 — Réflexifs
Indices : Reconnaissance du patriarcat comme structure sociale. Analyse critique des normes masculines. Prise en compte des effets du patriarcat sur les hommes eux-mêmes.
Exemples :
« les injonctions de virilité poussent les hommes à se battre »
« les hommes se mettent en danger à cause du patriarcat »
« comment aider les hommes à sortir de ces injonctions »
Structure argumentative : Reconnaissance des inégalités de genre. Analyse sociologique de la socialisation masculine. Interprétation des problèmes masculins comme effets du patriarcat. Recherche de solutions visant la transformation des normes de genre.
3 — Profil 3
Position : Échelon 6 — Réflexifs
Indices : Distinction explicite entre système et individus. Interprétation sociologique des inégalités. Reconnaissance des effets différenciés du patriarcat.
Exemples :
« on parle d’un système, pas d’individus »
« les SDF sont plus souvent des hommes parce que la société leur apprend à ne pas demander d’aide »
Structure argumentative : Déplacement du débat de l’individuel vers le structurel. Explication sociologique des phénomènes statistiques. Reconnaissance des effets du patriarcat sur les hommes et les femmes.
4 — Profil 4
Position : Échelon 6 — Réflexifs
Indices : Mise en contexte sociologique des statistiques. Explication comportementale des écarts entre hommes et femmes. Refus de la lecture purement quantitative.
Exemples :
« les hommes meurent plus jeunes car ils prennent plus de risques »
« les femmes sont davantage aidées car elles sont violées dans la rue »
Structure argumentative : Reconnaissance des écarts statistiques. Recherche de causes sociales ou comportementales. Refus d’une interprétation brute des chiffres.
5 — Profil 5
Position : Échelon 6–7 — Réflexifs pédagogiques
Indices : Insistance sur la méthodologie statistique. Critique des usages biaisés des données. Volonté pédagogique dans l’explication.
Exemples :
« une statistique doit préciser la méthodologie »
« sous-déclaration des agressions sexuelles »
Structure argumentative : Critique méthodologique des statistiques mobilisées. Explication des biais de mesure. Pédagogie visant à rétablir l’interprétation des données.
6 — Profil 6
Position : Échelon 7 — Alliés contre le patriarcat
Indices : Dénonciation explicite du masculinisme. Analyse croisée genre / classe sociale. Discours politique explicite.
Exemples :
« le discours masculiniste sert à détourner la colère des hommes »
« les inégalités sociales décuplent les inégalités de genre »
« le patriarcat nuit aussi aux hommes »
Structure argumentative : Dénonciation du discours masculiniste. Articulation entre rapports de classe et rapports de genre. Inscription du débat dans une perspective politique.
7 — Profil 7
Position : Échelon 7 — Alliés contre le patriarcat
Indices : Position explicitement féministe. Vision collective de la transformation sociale.
Exemples :
« autant les femmes que les hommes ont intérêt à mettre fin au patriarcat »
Structure argumentative : Reconnaissance du patriarcat comme système. Présentation de l’égalité comme intérêt collectif. Appel implicite à une transformation sociale.
8 — Profil 8
Position : Échelon 6 — Réflexifs
Indices : Lecture structurelle de certains problèmes masculins. Analyse sociologique des statistiques.
Exemples :
« les morts au travail ou suicides sont aussi le fait du patriarcat »
Structure argumentative : Reconnaissance des problèmes masculins. Interprétation sociologique. Inscription dans l’analyse du patriarcat.
9 — Profil 9
Position : Échelon 6 — Réflexifs
Indices : Analyse comparative entre situations sociales équivalentes. Attention aux biais de comparaison.
Exemples :
« comparer hommes et femmes à situation égale »
Structure argumentative : Identification des biais comparatifs. Analyse différenciée des positions sociales. Clarification du concept de privilège.
10 — Profil 10
Position : Échelon 7 — Alliés contre le patriarcat
Indices : Référence à la littérature scientifique. Critique des usages idéologiques de certaines études.
Exemples :
« études largement critiquées pour leurs biais »
Structure argumentative : Mobilisation de l’expertise scientifique. Délégitimation des études utilisées par le masculinisme. Défense de l’interprétation académique dominante.
11 — Profil 11
Position : Échelon 8 — Critique structurelle du patriarcat
Indices : Analyse systémique des rapports de genre. Multiplication des exemples dans différents domaines sociaux.
Exemples :
« Statut de la femme dans l’espace public »
« Pourquoi les femmes doivent se couvrir »
Structure argumentative : Description systémique du patriarcat. Illustration par des exemples multiples. Mise en évidence des effets structurels dans la vie quotidienne.
12 — Profil 12
Position : Échelon 6 — Réflexifs
Indices : Introduction d’une analyse socio-économique. Articulation entre critique du patriarcat et critique du capitalisme.
Exemples :
« Votre problème est avec le capitalisme »
Structure argumentative : Déplacement du débat vers les structures économiques. Articulation entre rapports de classe et rapports de genre. Lecture systémique des conflits sociaux.
[[1]]: Le modèle de Walby définit le patriarcat comme un système de structures sociales dans lesquelles les hommes dominent et exploitent les femmes à travers le travail domestique et reproductif, la ségrégation professionnelle et l'inégalité salariale, soutenus par des institutions politiques et juridiques biaisées. À cela s'ajoute, la violence comme mécanisme de contrôle social, les doubles standards sexuels et le contrôle de la sexualité féminine et enfin, les représentations médiatiques et symboliques dominées par le regard masculin. Ce patriarcat prend historiquement, deux formes complémentaires : publique (institutionnelle et institutionnalisée), privée (famille et conjugalité).
[[2]]: Utilisé en anthropologie comparative, le patriarchal bargain de Deniz Kandiyoti n’est pas une échelle du patriarcat, mais un modèle stratégique. Il décrit les stratégies par lesquelles les femmes négocient leur position dans un système patriarcal en acceptant certaines normes pour obtenir sécurité et protection, soutiennent certaines hiérarchies familiales ou reproduisent des normes patriarcales pour préserver une position sociale relative.
[[3]]: Le modèle domination vs partenariat de Riane Eisler propose un continuum de systèmes sociaux. Un modèle de domination fait de hiérarchies rigides, domination masculine et violence élevée, adossé à un modèle de partenariat, fait de relations égalitaires et de coopération entre les individus, les groupes et les genres. Il se décrit comme une grille de lecture civilisationnelle.
[[4]]: La kyriarchie d'Elisabeth Schüssler Fiorenza est une extension du concept de patriarcat construit dans une approche intersectionnelle. Il désigne un système de domination multidimensionnel, où les hiérarchies de genre, race, classe et sexualité sont imbriquées. La domination est interconnectée et ne dépend pas seulement du genre. Les positions changeantes selon les contextes et un individu peut être dominant dans un rapport et dominé dans un autre, simultanément.
[[5]]: Les masculinités de Raewyn Connell est une échelle plus structurelle que morale qui ne décrit pas la conscience politique mais la position dans la hiérarchie masculine symbolique. Elle se décompose comme suit la masculinité hégémonique, le modèle dominant légitimant la domination masculine. La masculinité complice des hommes qui ne correspondent pas au modèle dominant mais profitent du patriarcat. Les masculinités marginalisées d'hommes dominés par d’autres rapports sociaux (race, classe) et les masculinités subordonnées, stigmatisées (homosexuels, queers, handicapés, …). Le modèle de Connell est très efficace mais doit se réévaluer en fonction des cultures et des époques, ce qui en fait sa force (très plastique) mais aussi sa faiblesse (moins efficace en analyse globale).
[[6]]: L’échelle de conscience du privilège masculin de Michael Kimel, très utilisée dans les études sur les hommes pro ou alliés du féminisme, est une gradation déni du patriarcat, défensivité masculine, reconnaissance abstraite des inégalités, reconnaissance du privilège masculin, engagement pro-féministe.
[[7]]: L'échelle du backlash de Susan Faludi, est une échelle de réaction masculine au féminisme en forme de gradient qui évalue les postures publiques face aux controverses féministes : antiféministe militant, backlash défensif, ambivalence, sympathie féministe, alliance politique
[[8]]: L'échelle de la réflexivité masculine de Daniel Welzer-Lang et Jef Hearn est employée en sociologie dans l'étude critique des masculinités. La masculinité naturalisée conçoit l’homme comme norme invisible. La masculinité défensive
perçoit le féminisme comme menace. La masculinité réflexive prend conscience de la position dominante. La masculinité critique interroge activement les privilèges masculins. La masculinité proféministe combat les privilèges féminins et intègre les luttes féministes.
[[9]]: On pourrait répartir les victimistes en deux sous-catégories complémentaires et non exclusives : les Victimistes “classiques”, centrés sur la garde d’institutions et l’idéologie masculine ; les Victimistes “matérialistes”, qui argumentent sur les désavantages sociaux et économiques des hommes.